dimanche 8 juillet 2007

Jeunesses évangéliques canadiennes? Au secours Nietzsche! [Bioéthique, philosophie]


Le reportage de l’émission 109 sur les jeunesses évangéliques canadiennes, diffusé ce dimanche 8 juillet 2007, pourrait donner le frisson. Preachers âgés de 18 ans, assemblées de gens extatiques, mouvements évangéliques qui rêvent d’évangéliser le Québec et le Canada… Autant d’images qui témoignent, selon les principaux interviewés, d’un éveil spirituel à la grandeur du pays…

Éveil spirituel? Anesthésie générale plutôt.

Que les gens se posent des questions et veulent donner un sens à leur univers n’a rien de mal en soi — et ce n’est certes pas nouveau. Nous sommes tous en quête de sens. Comme chacun de nous s’est posé des questions sur le sens de la vie et sur les dieux pour apporter une réponse personnelle (oui, non, peut-être, je ne sais pas) nous pouvons affirmer que tous les gens sont spirituels. Ce qui est acceptable. Ce qui est inquiétant par contre c’est lorsque des gens adhèrent à un kit de réponses préfabriquées qu’ils acceptent sans réfléchir et qu’ils rêvent d’imposer à la totalité. Contrairement au sophisme déployé par les évangélistes, ce n’est pas parce qu’on a besoin de donner un sens (un dieu) au monde que ce sens (ce dieu) existe, ce que l’ami Nietzsche (voir photo) résumait en écrivant : « La faim ne prouve pas qu’il y a un aliment pour la satisfaire, mais elle désire cet aliment. » [Humain, trop humain I : 131] Mais si l’adhérence personnelle à une religion ou autre explication du monde est une chose, plus dangereux est le désir d’hégémonie qui peut s’emparer de nous. Que des jeunes croient en Dieu et à une morale moyenâgeuse, c'est leur affaire. Qu’ils rêvent de convertir tout le pays à leur point de vue, qu’ils manifestent devant le Parlement pour faire interdire par la loi avortements et mariage gai est beaucoup plus inquiétant. Un tel souhait d’hégémonie est dangereux : avec la pensée unique vient le rejet de l’autre, sa négation et potentiellement son élimination. Nietzsche, encore lui, ironisait : « Des gens à qui leur vie journalière apparaît trop vide et monotone deviennent facilement religieux; cela est compréhensible et pardonnable, sauf qu’ils n’ont aucun droit à réclamer de la religiosité de ceux pour qui la vie journalière ne coule pas vide et monotone. » [Humain, trop humain I : 115] Si je conteste la première partie de cette affirmation, je suis d’accord avec la seconde. Notre société est pluraliste et si je crois important d'en consulter les différentes communautés morales pour diriger la politique d’un pays (ou la formulation d'une recommandation en bioéthique), je crois inacceptable qu’une de ces communautés ait la prétention d’imposer son cortège de valeurs et de croyances à tout un pays. Qu’on se rappelle le sang versé dans le passé à cause de ce comportement, sans oublier tous ces grands exterminateurs, Hitler en premier, qui justifiaient leurs actions par la religion…

L’évangélisme québécois et canadien semble encore marginal aujourd’hui, mais je ne peux que m’inquiéter du fait qu’elle cherche à séduire de jeunes adolescents encore dépourvus de l’esprit critique nécessaire pour bien saisir les conséquences de cette morale moyenâgeuse qu’on leur fait répéter comme des perroquets…


Nietzsche choquait souvent par ses propos, mais je retiens surtout de lui cette recommandation destinée à ses admirateurs: ne pas répéter aveuglément ses idées, plutôt réfléchir par soi-même pour construire sa propre opinion. Sur ce point, ce philosophe allemand nous manque beaucoup...

2 commentaires:

Fortrel a dit…

Hey, pas mal intéressant comme analyse. Je ne connais Nietzsche que de nom et par quelques sitations ici et là. Celles que tu as choisies sont très intéressantes. Est-ce que "Humain, trop humain" est une lecture accessible? (Je me suis fait dire que les écrits de Nietzsche étaient particulièrement hermétiques.)

Philippe-Aubert Côté a dit…

Les écrits de Nietzsche sont en effet un peu hermétiques mais je trouve qu'il est facile de lever cet hermétisme dès le moment qu'on sait une ou deux choses. Nietzsche adorait recourir aux métaphores et à un style d'écriture qu'on retrouve chez les philosophes anciens, parfois il dit une chose pour en prouver le contraire -- il fonctionne souvent à l'ironie et ceux qui ne décodent pas les ironies peuvent mal comprendre sa pensée. Ensuite, je crois qu'il faut connaître un peu l'époque où Nietzsche a vécu (contexte religieux, social, philosophique) pour bien saisir les critiques qu'il formule -- ensuite on peut tirer de ces critiques des idées applicables à notre époque contemporaine. Enfin, certaines oeuvres de Nietzsche sont à lire avant d'autres. Si la chose t'intéresse, tu peux lire l'essai de jeunesse de Michel Onfray sur le sujet ("La sagesse tragique; Du bon usage de Nietzsche") qui analyse en une centaine de pages environ l'oeuvre du philosophe et propose un ordre de lecture. Le chapitre consacré à Nietzsche par Christian Godin dans "La philosophie pour les nuls" est très bien aussi. Attention: il ne faut pas s'étonner que Nietzsche, en dépit de son côté contestaire, avait certaines idées bien de son temps qu'on ne peut que rejeter; toutefois, il invitait à le critiquer et à se faire nos propres idées. Cet appel à l'esprit libre et indépendant est, je crois, l'une de ses contributions les plus précieuses.