mardi 10 juillet 2007

Le futur de l’homme sera-t-il humain? [Bioéthique, SFF]


Se créer un univers artificiel au sein de la biosphère nous a soustraits aux contraintes environnementales, nous affranchissant de la lutte pour la survie tout en nous donnant temps libre et confort pour construire des civilisations étonnantes. L’être humain, fruit d’une lente évolution biologique, a alors cessé de changer physiquement pour évoluer intellectuellement. Or, la science moderne nous rend capables de relancer l’évolution physique de l’être humain dans la direction que nous souhaitons. Toutefois, même sans intervention volontaire de notre part, les progrès scientifiques nous transformeront sûrement de façon progressive. Pensons par exemple aux extensions cybernétiques, employées actuellement dans le domaine des prothèses, dont l’usage pourrait se complexifier et se répandre.

Ces possibilités de transformations radicales constituent un vaste champ thématique de la SF. Mario Tessier, dans ses récentes livraisons des Carnets du futurible (Solaris 163 et Solaris 161) nous en brosse un portrait étonnamment exhaustif, vu la complexité du sujet, et je ne peux que vous en recommander la lecture. Ce sujet qui peut intéresser le consommateur de SF est par contre pris très au sérieux par la bioéthique. J’en veux pour preuve la littérature abondante et les nombreux colloques sur ce sujet — notamment celui tenu à l’UQAC lors de l’ACFAS, en 2005, dont on peut trouver les actes partiels (Jean-Pierre Béland et coll., L’homme Biotech : humain ou posthumain).

L’idée d’une transformation de l’être humain soulève l’inquiétude : les changements apportés pourraient se révéler si radicaux que l’homme cesserait d’être humain. Cette crainte soulève toutefois plusieurs questions : à partir de quelle limite perdons-nous notre humanité? Sur quels critères pouvons-nous poser un tel jugement? Répondre à ces questions nécessite de poser une définition de l’être humain, et là nous entrons dans un champ de mines. En plusieurs siècles, les philosophes ne se sont pas entendus sur la définition d'une essence qui distinguerait l’être humain des autres créatures vivantes — voir le chapitre consacré à cette controverse par Axel Kahn dans Raisonnable et humain. De plus, comme le remarque le philosophe belge Gilbert Hottois, ainsi que le néphrologue Jean Hamburger dans Les belles imprudences, la science, depuis Darwin, nous montre l’humain comme ayant été plastique, fruit d’une lente évolution, mais aussi en révolte contre la sélection naturelle — donc la nature elle-même. Peut-on dès lors postuler l’être humain comme étant doté d’une nature fixe qu’il ne faut en rien altérer pour ne pas enfreindre une quelconque loi naturelle?


Gilbert Hottois, l’un de ceux qui ont le plus poussé la réflexion sur ces questions, croit qu’on ne peut écarter la possibilité d’une transformation radicale de l’être humain par la science, allant jusqu’à esquisser des balises pour accompagner un tel changement. Selon Hottois, si une chose distingue bien les êtres humains des autres créatures vivantes, c’est son attitude à évaluer ses actions au moyen de valeurs. Cette aptitude à la morale et à l’éthique constitue un fait unique dans l’évolution à notre connaissance, et le philosophe belge pense que toute modification de l’être humain devra être accompagnée de sa préservation. Certains s’opposent à ce que l’humain se modifie, d’autre pensent qu’on doit le faire, puis il existe une voie médiane où le changement est acceptable si guidé de manière à conserver des qualités proprement humaines.

Dans les faits, aucune loi universelle, ontologique dirait-on dans le langage philosophique, ne peut nous aider à prendre position. L’univers, comme le disait Camus, est absurde : il n’offre aucune grille de lecture nous permettant de le déchiffrer et d'en tirer des lois permettant de décider de la moralité d'une décision. Seul l’être humain construit ces grilles. L’homme n’est qu’un animal intelligent, doté du pouvoir de se modifier lui-même, perdu au sein d’un vaste monde. D'où peut-il tirer des lois ou des principes moraux lui permettant d'interdire ou d'autoriser qu'il se transcende en prenant en main sa propre évolution?

En l'occurence, de lui seul.

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