mercredi 8 août 2007

Maman, ces gens sont-ils morts comme ça ? [Bioéthique, biologie]


Un garçonnet à l’exposition « Le monde du corps 2 », qu'on peut visiter au Centre des sciences de Montréal, demandait avec le plus grand sérieux du monde si les gens exposés étaient morts dans les poses où on peut les contempler, zappés au milieu de leurs activités. Ah, cette naïveté de l’enfance, à la logique implacable…

L’exposition a soulevé beaucoup de controverses sur le plan éthique. Peut-être avez-vous vu au Canal D l’une des dissections publiques de son créateur, le Dr Von Hagens, qui a tout pour susciter le malaise — bien que les manipulations de cadavres humains dans les facultés de médecine soient courantes. Beaucoup de gens évitent même de faire allusion à l’exposition, en proie à un malaise à sa seule évocation.

Et pourtant, j’avoue avoir été charmé.

Certes, en tant que biologiste j’ai déjà pratiqué plusieurs dissections et je possède plusieurs traités d’anatomie qui montrent des spécimens humains. Que ceux de l'exposition soient montés comme des œuvres d’art (avec chacun un titre artistique : « homme explosé », « dame en X », « homme musclé avec son squelette et enfant »...) ne me surprenait guère. Cette tradition est fréquente dans les traités d’anatomie des siècles passés, où on n’y hésitait pas, sur le papier, à faire lire des squelettes ou à montrer un homme exhibant sa propre peau. Ce qui m’a le plus frappé, c’est de prendre soudainement conscience de la fragilité de notre chair. Von Hagens avait dit en entrevue — coiffé de ce sempiternel chapeau qui, en plus de constituer sa marque de commerce, témoigne bien de son goût pour les médias — qu’il voulait rappeler aux gens comment le corps était fragile, qu’il fallait en prendre soin. J’avais sur le coup jugé cette affirmation comme une justification à l’emporte-pièce. Sur place, elle n’a pas cessé de me trotter en tête. Comme ces tendons qui font bouger nos doigts et nous permettent de dessiner et d’écrire semblent ténus. Comme, à la vue du développement embryonnaire reconstitué à travers une succession d’embryons dans des flacons, on constate que nous dérivons d’une petite chose fragile qui s’effondrerait comme une méduse à l’air libre et retournerait au néant...

Surtout, il y a ce tabou, cet inconnu qui fait pourtant partie de nos vies, mais que nous n’évoquons que de loin : la mort, la non-vie, ce qui arrive lorsque la machine humaine cesse de fonctionner. La marge entre matière vivante et matière inerte apparaît si mince, il est si facile de passer de la première à la seconde… N’est-ce pas cela qui provoque le malaise devant cette exposition? En dehors des questions éthiques, nous dérange-t-elle parce qu’elle nous brasse un peu, nous rappelle notre fragilité?

Mais elle nous rappelle aussi que nous avons une capacité d’agir sur celle fragilité. J’aurais pu ne retenir de ma visite que le souvenir de la mort. Mais je suis ressorti conscient du pouvoir sur la vie que notre connaissance de l’anatomie nous a apporté au fil du temps.

2 commentaires:

Ladydeath a dit…

Je suis également allée voir cette expo cette semaine. Je ne savais pas à quoi m'attendre, en fait, j'avais vu beaucoups de photos, mais qu'allais-je ressentir face à ces corps ? Je suis le pur produit de notre société occidentale où la mort est cachée, taboue. :o) Je vais rarement dans un salon funéraire, je ne regarde pas souvent un mort dans les yeux. Mais l'expo me fascinait.

Curiosité morbide ?

Eh bien une fois sur place, j'ai constaté que c'était tout sauf morbide. Bon d'accord, le personnage du bon docteur est "creepy" à souhait. Le rencontrer dans une allée sombre le soir me verrait certainement traverser la rue. ;-) Mais son exposition est fascinante. Il nous présente vraiment ce vaisseau dans le quel nous évoluons. Bon, on a tous suivi un cours de bio à l'école, mais de voir notre corps ainsi éclaté, avec son intérieur mis en valeur, ça nous donne un nouveau respect pour lui. Enfin, c'est ce que j'ai ressenti. De voir à quel point on est fragile et tout à la fois solide est, encore une fois, fascinant.

Mais en sortant, je discutais avec un ami qui me parlait des forums qui ont lieu partout où passe l'expo. En effet, le docteur soulève la controverses. Certains se demandent si on ne fait pas qu'encourager un collectionneur un peu cinglé, d'autres ce qu'on fera de ces "oeuvres" une fois l'engouement passé. Ces corps ne sont apparement plus biodégradables et une prochaine expo devrait mettre en scène deux éléphants. Que fait-on de tout cela après ?

Bien sûr ces questins sont valables. après tout, il est bon de se demander où arrêter. Mais l'exposition vaut le déplacement. C'est instructif, mais c'est aussi très beau. Et oui, une fois tout le flalfa enlevé, le corps humain est une superbe machine.

Maintenant, fallait pas écrire une nouvelle inspirée de notre visite ? :o)

Philippe-Aubert Côté a dit…

Hé hé... Oui on avait parlé d'écrire une nouvelle... Mais comme personne n'en reparlait et que je me suis retrouvé un jour avec rien à faire, eh bien j'y suis allé. Ça m'a donné des idées pour une de mes histoires en chantier; cette exposition est un décor intéressant à exploiter. Mais la nouvelle en question a besoin de mijoter encore longtemps alors ce ne sera pas pour tout de suite. J'ai déjà deux autres projets en branle et ils vont m'occuper pendant l'automne je crois.

Si plusieurs écrivent une nouvelle inspiré de cette exposition on pourrait faire un recueil :-)Je ne sais pas, c'est envisageable? On lance l'idée sur la liste de l'atelier? :-)

Quant aux controverses soulevées par le "bon docteur", oui on peut se demander ce qui va arriver de tout cela après. Probablement que ça va devenir une exposition permanente, ou que les spécimens se retrouveront dans plusieurs musées? Possible... Ça va dépendre des moeurs du moment et de l'endroit je présume. Peut-être aussi que d'autres vont poursuivre son oeuvre, peut-être pour fournir des spécimens didactiques à des universités, ça serait possible.