lundi 7 janvier 2008

Un moment sans précédent de notre histoire?

Au détour d’un livre ou d’une revue peut, de manière inattendue, jaillir une phrase, un paragraphe qui vous frappe particulièrement et vous laisse songeur. J’aimerais partager avec vous l’un de ces paragraphes, trouvé dans le numéro actuel de la revue Marianne (no.557-558 p. 64). Je ne connaissais pas cette revue mais j’ai acheté son numéro spécial sur les facteurs sociaux qui favorisent les révolutions. C’était pour ma culture personnelle, peut-être pour puiser un peu d’inspiration pour quelque histoire à venir, mais paf! Les premiers paragraphes font vibrer mes préoccupations bioéthiques. Le voici donc, avec quelques passages soulignés par mes soins :

« Michel Serres est catégorique : les bouleversements scientifiques et technologiques que nous connaissons (du biologique à l’électronique) représentent l’équivalent du passage au néolithique, l’ère où l’homme commença à cultiver la terre, à élever les bêtes pour mettre un terme à son errance et à se fixer sur un territoire.[…] dès lors qu’on retient cet enseignement, il faut bien en déduire les implications : des mutations de cette profondeur, aucun de nos ancêtres n’a eu à les subir depuis dix mille ans. La société que nous produisons ne peut être comparée à aucune de celles qui nous ont précédés. Notre quotidien l’ignore, il reçoit les innovations avec un scepticisme blasé et il ne veut surtout pas voir que nous sommes les premiers acteurs sur une scène historique renouvelée de fond en comble.

Tout, absolument tout change. Notre alimentation, nos habitations, nos moyens de transport, nos familles, nos conditions de travail, nos relations entre individus et avec le reste du monde, la durée de notre existence et les médecines qui y contribuent, tout chaque jour se métamorphose, sauf la composante la plus essentielle de tout société, nos modes de gouvernement. Entre Georges Washington et George Bush, entre Nicolas Sarkozy et Louis XV, quelle différence?
»

Je laisse au lecteur le soin d’aller lire le reste de cette revue, pour ne me concentrer que sur ce qui est dit de la science et de la technologie. Nous savons que notre environnement technologique, bien qu’en continuité avec ce qui a précédé, est tellement différent de ce qu’on a connu avant (et de plus évolue tellement vite…) qu’on peut effectivement penser qu’on approche une sorte de rupture, une sorte de nouvelle ère. Le monde qui pourrait en émerger n’aura que peu à voir avec ce qui a précédé (même au niveau de la dégradation de l’environnement), et pour comprendre ce monde, pour le diriger, il y a un appel à renouveler notre pensée, notre philosophie, notre politique -- toutes issues de civilisations différentes, voire dépassées par celle dans laquelle nous nous engageons. (Comment procéder à un tel renouvellement? Telle est la question…)

Et de là je songe à plusieurs phénomènes caractéristiques d’un malaise au sein de nos sociétés contemporaines. Par exemple, l’écart entre le discours des politiciens réticents envers Kyoto et le désir de la population d’agir toute de suite pour protéger l’environnement. La présence simultanée de perspectives technologiques inimaginables et d’une montée de l’irrationnel — ésotérisme, pseudoscience, comme si les gens, effrayés par l’idée d’un monde radicalement différent, se réfugiaient dans les vieilles superstitions qui, à défaut d’être fondées, sont bien connues et rassurantes. Comme si on cherchait à se raccrocher aux repères des temps passés, alors que ces repères sont justement ébranlés par les nouvelles technologies, alors que le monde qui se dessine n’a rien à voir avec ce qui a précédé. De là à faire un lien entre ces phénomènes et les deux paragraphes de la revue Marianne

En ce début d’année (l’une des premières années de cette nouvelle ère, qui sait :-) ) il y a de quoi réfléchir, oui…

2 commentaires:

Jean-Louis Trudel a dit…

Serres m'inspire toujours une certaine méfiance, même si je ne saurais dire pourquoi. Il y a cependant une nette exagération quand il parle des changements « que nous connaissons ». C'est peut-être valable pour lui, un homme né en 1930, mais pour mes contemporains, cela l'est moins. Les changements en question remontent au début de la Révolution industrielle et, personnellement, j'ai de plus en plus tendance à percevoir un ralentissement des changements.

Nos moyens de transports? Le jet long-courrier date d'avant ma naissance et l'automobile à essence de la fin du XIXe siècle. Le train est encore plus vieux et la solution d'avenir à Montréal serait le retour au tramway...

Je ne suis pas sûr lesquelles de nos habitations changent. J'habite dans un immeuble aussi vieux que moi et j'ai parfois l'impression que le fourneau, le réfrigérateur et le câblage électrique sont pratiquement aussi vieux. Que l'on parle de pavillons ou de tours, on y vit depuis avant la Seconde Guerre mondiale en Occident.

Le statut des femmes a certes changé, mais pour ce qui est des familles en général, j'aimerais voir... Un historien québécois fait remarquer dans un de ses ouvrages que les familles monoparentales étaient peut-être plus nombreuses dans le Montréal du XIXe siècle qu'aujourd'hui, en raison de la mortalité élevée des adultes et de la mobilité des hommes des classes populaires, ce qui laissaient beaucoup de veuves de jure ou de facto chargées d'enfants.

L'alimentation a certes changé, mais pas tant que ça de notre vivant. Le pain blanc tranché vendu au détail date des années trente aux Etats-Unis. La viande emballée remonte au XIXe s. Les boîtes de conserve sont encore plus anciennes. Même le four à micro-ondes est entré dans les moeurs avant ta naissance, je crois...

Bref, il serait exact de dire que tout change, mais le processus est progressif, et il remonte au moins au milieu du XIXe s. Pendant le même temps, nos institutions politiques ont bel et bien changé. Les démocraties se sont multipliées et de nombreuses institutions supplémentaires ont tenté de procurer à nos sociétés de nouveaux mécanismes de gestion.

Je suis optimiste. Les bloquages annoncent souvent des débloquages...

En passant, tout ceci peut rappeler le concept des vagues des Toffler.

Philippe-Aubert Côté a dit…

Point de vue très intéressant -- et en effet les vagues d'Alvin Toffler ne sont pas loin. Attention, j'ignore si tous les changements nommés sont mentionnés par Michel Serres ou s'ils ne viennent pas aussi des auteurs de la revue Marianne, j'avoue que je ne peux pas départager.

Évidemment sur certains plans le processus est progressif ou stagne. Mais je pense surtout à la capacité que nous avons acquise de manipuler la matière vivante, de modifier celle-ci, etc.-- et de nous modifier nous-mêmes, voire de prendre en main notre propre évolution, ça c'est quelque chose de radical. Entre la découverte de la structure de l'ADN et aujourd'hui c'est une effervescence de nouvelles applications qu'on découvre, avec les OGM, le clonage, la pharmacogénomique... Au niveau biomédical on peut faire des trucs impensables il y a quelques années -- un problème plus ou moins récurrent m'a permis de constater que pour une même maladie la technologie avançait drôlement vite. Sur le plan biomédical cela a évolué très vite -- le temps d'avoir réfléchi aux problèmes causés par une biotechnologie, voilà qu'une nouvelle biotechnologie apparaît avec son lot de nouveaux problèmes.

Et sur le plan informatique cela a quand même progressé assez rapidement. Des gens que je connais ont travaillé sur des ordinateurs à cartes perforée, je me souviens des vieux Mac et maintenant on est rendu au World Wide Web en un temps inférieur à ma propre vie -- avec les changements de vision du monde que ça apporte. On est passé du huit tracks au CD et maintenant au iPod...

Ça serait intéressant de faire le bilan des trucs qui stagnent ou qui avancent depuis la révolution industrielle.

Pour la famille je me souviens que TOffler prédisait que de nouvelles structures parentales allaient se répandre. Mais par rapport à ce que dit cet historien québécois, il y a quand même une différence, je crois, entre les familles monoparentales provoquées par la fatalité (la mort d'un membre du couple) et celles provoquées par le divorce, donc un changement des moeurs.