dimanche 8 juin 2008

Commentaire de livre: Les romans de Philip K. Dick, par Kim Stanley Robinson



Bien que je m’étais juré de garder mon portefeuille en poche au dernier Congrès Boréal, c’était sans compter la présence de René Beaulieu, démon tentateur qui a toujours le livre qui ébranle vos meilleures résolutions -- pour notre plus grand bonheur! Certes, je n’avais qu’à rester en dehors de la salle des ventes du congrès, mais on finit toujours par y entrer pour voir ce qui se trouve de beau sur les rayons, inévitablement on se fait recommander des titres et on finit toujours par tomber sur la perle rare…

M’enfin! J’ai succombé une fois de plus à la tentation en me procurant auprès de René Beaulieu Les romans de Philip K. Dick, traduction française d’une thèse rédigée en 1984 par Kim Stanley Robinson (l’auteur de Mars la rouge, la verte, la bleue, alouette) et rééditée en 2005 par Les moutons électriques. J’aime bien les écrits de Dick. Certes, ils ne sont pas de qualité égale, cet auteur ayant été forcé d’écrire à la tonne pour survivre — et souvent sous l’influence des amphétamines. Mais je me laisse souvent séduire par son mélange de science-fiction et de situations réalistes, et ses personnages si bien cernés et sympathiques qu’on en oublie souvent l’extravagance de ses intrigues. Sur un plan plus large, mentionnons qu’alors que tout le monde connaît Isaac Asimov de nom, peu d’œuvres d’Asimov ont été adaptées au grand écran tandis que c’est l’inverse pour Dick. Si celui-ci est parfois méconnu du grand public, presque tout le monde a vu un jour Blade Runner, Total Recall, Minority Report, Paycheck, etc.

La thèse de Robinson intéressera un large public de passionnés dépourvu de formation littéraire (moi le premier) parce qu’elle est d’abord thématique et non sémiologique. Pas d’étude littéraire avec des termes hermétiques : Robinson s’intéresse au contenu des romans de Dick (pas les nouvelles, juste les romans, quand même assez nombreux) et étudie l’évolution de ces contenus en fonction des grandes périodes qui découpent la vie de l’écrivain. Il y montre la structure des intrigues, les liens entre les personnages (liens obéissant à des schémas particuliers), recense les thèmes principaux et analyse ce qui fait en sorte que certains romans sont des réussites et d’autres des échecs. Sur ce point, la lecture de cette thèse peut être intéressante pour l’apprenti-écrivain qui veut voir ce qui marche et ne marche pas dans un roman. Mais également, j’ai été fortement intéressé par les corrélations entre l’œuvre de Dick et l’histoire de la science-fiction au vingtième siècle. Pour son propos, Robinson doit en effet relater l’émergence de la science-fiction avec Verne et Wells en passant par Gernsback (l’inventeur du terme « science-fiction ») et le fameux "Âge d’or", où les Asimov, Heinlein, Clarke et Van Vogt ont connu leur heure de gloire sous la férule de John W. Campbell Jr. On y apprend comment Campbell a pu provoquer cet âge d’or et mettre la science-fiction sur la carte, mais a pu aussi stériliser celle-ci un certain temps sur le plan thématique. On y voit aussi comment l’œuvre de Dick s’insère dans une ère « post-Campbell » qui a donné naissance aux courants de SF qu’on observe aujourd’hui. J’ai appris beaucoup de choses sur le plan historique, et pu (re) constater comment l’évolution de la science-fiction était influencée elle-même par l’évolution de la perception du public envers la science et le développement des sciences en général — sciences pures, mais aussi sciences humains, dont les découvertes ont pu être intégrées à la SF au cours des années 1960. Ce petit parcours historique suscite la réflexion et servira beaucoup, je crois, l’écrivain de SF. En plus de susciter aussi des réflexions sur le rôle de la SF en matière de critique sociale — une bonne partie de la SF en général, et de l’œuvre de Dick en particulier, ayant pour vocation de jeter un regard critique sur le monde qui nous entoure (chose qu’on a trop souvent tendance à oublier).

Certains critiques repprochent à Robinson d'avoir des propos très personnels et de ne retenir que le matériel servant ses opinions. Je ne peux en juger, mais je n'oublie pas non plus que ce livre est une thèse de doctorat, ce qui suppose qu'en dépit de ses références bibliographiques solides elle est toujours sujette à discussion. J'en retiens pour ma part qu'il s'agit d'un ouvrage qui se lit bien, vite et qui est instructif. Je le recommande chaudement à ceux qui s’intéressent à l’œuvre de Philip K. Dick en particulier et à ceux qui s’intéressent à la SF au sens large. Il m'a donné le goût de lire une peu plus sur cet auteur, peut-être une biographie la prochaine fois. Par curiosité.

AJOUT du 08 juin 2008

Avec la bénédiction de René Beaulieu, je place ici quelques liens pour ceux qui voudraient commander ce livre auprès de lui, ou encore obtenir plus de renseignements sur les publications des Moutons électriques:



7 commentaires:

Andre-Francois a dit…

très content que cet ouvrage te plaise tant, très intéressante chronique, merci.

pascale raud a dit…

Salut Phil,

Je crois que je vais finir par me laisser tenter par l'ouvrage (vanté tant de fois par René).

Comme biographie, je te suggère celle écrite par Emmanuel Carrère (Je suis vivant et vous êtes morts, Ed. Seuil, coll. Points). Vraiment très intéressante.

richard tremblay a dit…

La bio de Carrère est très française d'esprit : l'auteur ne rechigne pas à la fiction et ce procédé littéraire ça m'a profondément agacé. C'est à mettre sur le même pied que le roman de Michael Bishop qui a au moins le mérite de s'avouer comme fiction et d'être vraiment supérieur sur cet aspect.

Divine Invasions de Sutin est la référence quant à moi.

Andre-Francois a dit…

je ne vois pas en quoi ce serait "français", mais en tout cas le Carrère m'a essentiellement frappé par son caractère racoleur, mensonger. c'est une bio mais largement exagérée et déformée - c'est plutôt Gala ou Voici que de la littérature.

LA bio de Dick, c'est celle de Lawrence Suttin, qui en VF se trouve chez Folio-SF.

Philippe-Aubert Côté a dit…

Eh, merci de votre intérêt!

J'ai justement repéré la biographie faite par Sutin l'autre jour chez Renaud-Bray, après en avoir lu la description sur le ParaDick. Je viens de me la faire mettre de côté. Petite gâterie pour mon anniversaire...

On s'en reparle!

pascale raud a dit…

Merci pour tous les conseils de bio.
Dans mon cas, j'avais bien pris le Carrère comme une bio-fiction (à prendre avec des pincettes, donc).
Je note les autres références.
Phil : c'est bientôt ton anniversaire ?

Philippe-Aubert Côté a dit…

Euh... Yep. Le 13 juin. Je suis né un 13 juin à 13h00 (pas une joke) il y aura bientôt 27 ans. Presqu'en même temps qu'Indiana Jones ;-)

Par comparaison, ma grand-mère est né un 10 juin en 1921, donc 50 ans pile avant moi. À l'époque du cinéma muet.