dimanche 3 août 2008

Le paradigme de l'immersion

J’essaie de limiter les billets à saveur politique au maximum, mais je ne peux m’empêcher de réagir un peu aux propositions formulées par les jeunes libéraux bien coiffés et aux vêtements griffés. Ce sur quoi je m’interroge le plus, c’est leur proposition d’imposer une demi-année d’immersion en anglais à la sixième année du primaire.

Je m’explique. Mon premier contact avec l’anglais, en quatrième année, a été un choc : le prof nous parlait en anglais sans nous expliquer les mots — c’était « on plonge dans le bain et débrouillez-vous ». On surchargeait nos cerveaux en nous faisant lire, écrire, parler, écouter, tout à la fois une langue que bien peu d’entre nous connaissaient. J’étais angoissé face à ces professeurs au primaire qui nous parlaient dans un charabia incompréhensible et qui semblaient exaspérés de notre incompréhension.

Au secondaire les professeurs étaient plus compétents, ils prenaient le temps de nous expliquer comment l’anglais fonctionnait et ensuite on tentait d’écrire, parler, écouter et lire cette langue seconde. Fait intéressant, au secondaire j’ai suivit des cours de latin. Le latin a un fonctionnement très différent du français et après deux ans à seulement l’écrire, voilà qu’on commençait à le parler. Naturellement. Sans contrainte.

Autre fait intéressant au secondaire : un échange d’étudiants nous permit de côtoyer une étudiante japonaise. À la fin de l’année, celle-ci parlait le français à merveille. En arrivant, elle ne savait que l’écrire. Pour apprendre une nouvelle langue chez elle, on commençait par l’écrire, pour en apprendre les mots et en saisir le fonctionnement. Ce n’est qu’une fois cette connaissance acquise qu’on tentait de la parler et de l’écouter. Mes profs d’anglais au secondaire trouvaient l’approche japonaise fort pertinente.

Ce jour-là j’ai maudit mes profs d’anglais du primaire. Pourquoi m’avoir stressé jeune en tentant de tout me faire faire à la fois, en s’exaspérant devant mon incompréhension et en me faisant détester l’apprentissage des langues? Pourquoi ne pas m’avoir montré à écrire l’anglais avant pour ensuite, lorsque j’en maîtrisais les bases, tenter de me le faire parler en écouter? Peut-être même que le parler et l’écouter se serait produit spontanément, comme avec le latin. J’aurais tant aimé suivre cette méthode, qui me semblait beaucoup plus logique.

Heureusement, les choses sont aujourd’hui différentes : j’ai fini par acquérir les bases, je lis en anglais tous les jours, et beaucoup de DVD que j’écoute sont dans cette langue. Mais là où je veux en venir avec cette réflexion, c’est que lors des discussions avec des professeurs de langues et autres, j’ai toujours remarqué une réticence viscérale à critiquer le modèle actuel d’enseignement de l’anglais. Je suis d’accord pour dire que l’immersion est une bonne méthode pour parfaire son emploi d’une langue, mais pas nécessairement pour en débuter l’apprentissage. Cela me semble une hypothèse honnête, qui mérite d’être soulevée. Curieusement, elle a toujours été rejetée d’emblée par mes interlocuteurs sans aucun examen. Et quand je demande pourquoi, on ne m’a jamais fourni d’arguments, mon interlocuteur se contentant de réaffirmer la supériorité d’un apprentissage relevant de l’immersion. On ne conclut pas après avoir étudié l'hypothèse soumise, on refuse carrément de la considérer. Et cela, c’est quand il n’haussait pas les sourcils en apprenant qu’il existe des méthodes alternatives pour apprendre une autre langue…

À la longue j’ai fini par voir dans les méthodes d’apprentissage relevant de l’immersion un paradigme qui me semble soutenu par l’émotion et la paresse de remettre en question un système établi — un peu comme certains enseignants criaient de peur à l’idée de donner des cours d’éthique au primaire. Quand le gouvernement a décidé d’imposer les cours d’anglais en première année sous prétexte que les enfants avaient de la misère à apprendre cette langue, je me suis posé cette question : cette soi-disant difficulté vient-elle du fait qu’on s’y prend trop tard pour enseigner l’anglais, ou est-ce plutôt parce que les méthodes employées sont à revoir? Je n’ai personnellement jamais vu ou entendu quelqu’un poser la question à voix haute. Mais si ceux qui le font se heurtent au même refus inexplicable et borné de seulement en discuter… et si le reste est composé de gens qui se contentent de répéter bêtement ce qu'on leur a appris à l'école sans jamais le questionner...

Peut-être que certains psychologues de l'éducation ont fait des études là-dessus. Les mêmes qui ont acouché jadis de la "méthode sablier" peut-être :-)

Et là, les jeunes libéraux proposent d’imposer une immersion d’une demi-année en sixième année.

On comprendra que je sois sceptique.

2 commentaires:

Jean-Louis Trudel a dit…

Question intéressante. Même si j'ai grandi en Ontario dans une famille bilingue, j'étais assez unilingue francophone jusqu'à mes premiers cours d'anglais. J'ai l'impression que c'était en 2e année, mais c'était peut-être un peu plus tard.

J'avoue que je ne me souviens plus si on a expérimenté l'immersion sur nous, mais je me souviens d'un apprentissage assez classique, centré sur l'utilisation de livres dont on se servait dans les classes anglaises pour enseigner à lire. On étudiait aussi en classe des listes de verbes et d'adjectifs, en les plaçant dans les blancs des textes. J'avoue que je ne sais plus si le prof nous parlait en anglais ou non (plus tard, au secondaire, certainement que oui). Entre l'âge de cinq ans (quand je pouvais tout au plus insulter mon cousin en le traitant de « garbage truck ») et l'âge de sept ans, j'avais dû apprendre un peu plus d'anglais. Par osmose, je suppose... mais au point de ne pas être largué quand un adulte se mettrait à parler en anglais? Pas sûr.

Mais, bon, l'Ontario francophone a longtemps été en retard de quelques modes pédagogiques sur le Québec et j'ai franchement l'impression qu'à ressources égales, ce n'était pas une si mauvaise chose. (Mais les écoles franco-ontariennes n'étaient pas toujours aussi bien équipées que celles que j'ai fréquentées.)

Lily a dit…

En France l'apprentissage commençait au secondaire à mon époque, soit dans les années 80 (plus maintenant, il y a des cours en primaire). J'ai appris l'anglais en 2e langue vivante, mais comme pour l'allemand, les cours étaient basés sur un manuel, avec des cassettes. Nous avions des listes de verbes, du vocabulaire et de la grammaire à apprendre par coeur et des petites scènes à apprendre et réciter en classe. L'oral est trop peu valorisé en revanche et le niveau de certains enseignants n'est pas toujours à la hauteur. Peut être que ça s'est amélioré avec l'enseignement des langues dès la primaire... mais je peux dire que je ne suis pas capable de parler en allemand après 7 ans de cours... alors que l'anglais c'était plus accessible et orienté vers l'oral à cause des examens du bac (en fin de collégial). Cependant je dois mon niveau actuel à une passion certaine pour les séries de SF anglophones.. que je n'ai pas eu le choix de suivre en VO sans sous titres !! ;)
Ça donne un vocabulaire un peu... particulier disons :D