vendredi 3 octobre 2008

Esprit critique non inclus...

Peut-être avez-vous visionné le reportage de l’émission Enquête sur cette pratique scandaleuse qu’est la biologie totale? Fondée par un charlatan allemand et reprise par un charlatan français, cette pratique postule que toutes les maladies — y compris le cancer et le SIDA — trouvent leur origine dans quelque conflit psychologique larvé au sein de votre esprit! Résoudre ce conflit peut résoudre la maladie.

Quoi? Le virus du SIDA n’est qu’une manifestation de l’esprit? Quid des expériences de cancérogenèse qu’on fait au baccalauréat en biologie? Et si les animaux ont le cancer, c’est à cause d’un conflit avec leur partenaire ou d’un complexe d’Œdipe animal mal réglé? Allons donc…

Je ne reviendrai pas sur les nombreuses absurdités de la biologie totale, mais plutôt sur le manque flagrant d’esprit critique dont font preuve nombre de gens dits « scientifiques » envers la biologie totale.

Ce que je vais vous dire en surprendra certains, mais quelque part, ça ne m’étonne pas de trouver médecins et autres parmi les adeptes de cette pratique douteuse.

Mon impression demanderait à être confirmée et développée par des études empiriques, évidemment. Mais après un baccalauréat et une maîtrise en biologie, après des années de fréquentation de scientifiques divers (biologistes, chimistes, physiciens, ingénieurs…) et quatre années d’enseignement, il me semble avoir constaté à plusieurs reprises qu’avoir une formation scientifique — dans l’état actuel des choses — ne donne pas nécessairement l’esprit critique qu’on devrait attendre de la part d’un savant. En effet, je ne compte plus le nombre de scientifiques chevronnés, de diplômés récents en science, d’étudiants en sciences ou en enseignement des sciences qui adhèrent à des médecines alternatives pour le moins farfelues, qui placent la parapsychologie et l’astrologie sur le même pied d’égalité que la science, et qui lèvent le nez sur les preuves scientifiques de l’inefficacité de leur médecine alternative préférée — même si cette médecine contredit certains phénomènes qu’ils rencontrent à tous les jours dans leur travail! Ça semble paradoxal, mais l’explication me semble simple : même si ces gens avaient suivi des cours de chimie et de biologie, aucun ne pouvait me dire ce qui différenciait la science des autres discours comme la religion et la philosophie, ou d’autres pratiques douteuses comme l’homéopathie.

L’expérience que j’ai m’a toujours donné l’impression que beaucoup de scientifiques, au cours de leur cursus, n’ont jamais eue de cours d’épistémologie ou d’histoire des sciences, n’ont été porté à réfléchir sur ce qu’est la méthode scientifique et comment celle-ci s’est développé au fil du temps pour orienter toutes les démarches visant à comprendre le monde naturel, en remplacement de la philosophie qui avait elle-même remplacé la religion. Beaucoup de scientifiques des jeunes générations sont même allergiques aux aspects culturels de la science — je pense particulièrement à une assistante de laboratoire, croisée dans une autre vie, qui se montrait particulièrement bornée en la matière. Avec pour conséquence probable que beaucoup de scientifiques ne peuvent différencier la science de la philosophie, de la religion ou des pseudosciences. Ou ne peuvent différencier un traitement médical testé en laboratoire et un autre qui repose sur des principes obscurs, non testés, et parfois en infraction avec ce qu’ils ont vu dans leurs études!

Quand vient le temps de vérifier la solidité empirique et scientifique d’une médecine alternative douteuse, peut-on s’étonner dès lors que certains professionnels, détenteurs d’une formation scientifique, mais ignorant beaucoup de choses de la manière dont la science se fait, tombent dans le panneau? À force de n’insister que sur le contenu de la science et de ne jamais porter un regard sur ce qu’est la science — en tant que méthode d’appréhension du monde naturel, qu’activité humaine et discours différents de la philosophie, des religions et des pseudosciences —, on finit par confondre celle-ci avec ce qu’elle n’est pas. Voir des scientifiques adepte de la biologie totale — qui tente, même dans son nom, de se parer du manteau de la science — ne me surprend guère et témoigne, selon moi, non pas d’une crise au sein de la science, mais plutôt d’une crise au sein de l’enseignement des sciences.

5 commentaires:

David Hébert a dit…

Je suis complètement d'accord avec ce que tu affirmes. C'est un grand problème, que ce soit à l'égard de la science ou d'un autre domaine : on se confine au domaine en question, en oubliant certains aspects hors de ce domaine, aspects qui permettraient de mieux le comprendre. Ce qui touche à la science ne peut être bien saisi sans connaître son histoire, ou, comme tu le mentionnes, quelques notions épistémologiques. Cela est également vrai en philosophie, où on se borne aux vieilles idées dépassées... Mais est-ce réellement la faute de l'enseignement ? Peut-être y a-t-il un manque de curiosité de la part des gens ? Peut-être pensent-ils qu'ils savent amplement, et que l'histoire ne peut éclairer sur l'origine des thèses, des concepts, des données – bref des connaissances culturelles en général ?

Philippe-Aubert Côté a dit…

C'est un peu la faute de l'enseignement, à mon avis, dans la mesure où je crois qu'un cursus en science (parce que je connais mieux ce domaine) devrait je crois comporter au moins un cours consacré uniquement à ces questions. Mais évidemment, comme tu dis, la réalité est sûrement multifactorielle. Il me semble aussi que bien des gens manquent de curiosité en partant, ne se passionnent pour rien -- j'ai des cas précis en tête, que je ne nommerai pas, hé hé :-). Je ne peux spéculer sur l'origine de cette absence de curiosité... Ça serait quelque chose d'intéressant à investiguer pour un sociologue ou autre :-)

Désolé pour le délai avant de rétroagir -- péripéties externes... Dis donc, je peux mettre ton blogue dans ma liste de lien, David? Des intérêts multiples comme ça, de Amadeus à Nietzsche et V pour Vendetta, je peux pas passer à côté :-)

David Hébert a dit…

Ça me ferait plaisir d'avoir mon blog dans ta liste. :)

En effet, il y a un grand manque de passion et de curiosité de la part des gens. Et si le manque qui se trouve dans l'enseignement était l'une des conséquences du désintéressement général ? Comme tu affirmes, ce serait très intéressant une étude qui irait en ce sens héhé.

Jean-Louis Trudel a dit…

Comme historien (occasionnel) des sciences, je ne suis pas sûr qu'un cours procurerait le sens critique manquant, même si, au minimum, on peut apprendre à relativiser un peu les certitudes...

Philippe-Aubert Côté a dit…

Il est vrai que certaines personnes sont plus naïves que d'autres et que le développement de l'esprit critique est un exercice intellectuel qui doit se développer à l'extérieur des classes. Cependant, je crois que dans la mesure où le cours d'histoire des sciences montre comment la démarche scientifique s'est développée (parce qu'elle s'est développée en raison des critiques fondées contre la superstition, la religion et certains courants philosophiques) et qu'on montre pourquoi elle s'est développé, et si en plus on compare la science aux pseudosciences dans le même cours, je crois que ça peut fournir une certaine base pour construire son esprit critique. Mais pour le reste, faut que les gens eux-mêmes l'entretiennent...