jeudi 1 octobre 2009

Le patient de l'interne Freud (Teaser)

Avec l'autorisation des éditeurs, voici le début de la nouvelle Le patient de l'interne Freud (genre: fantastique-horreur), qui sera disponible très bientôt dans le numéro 172 de la revue Solaris (automne 2009).
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Le patient de l'interne Freud
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par Philippe-Aubert Côté
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À monsieur Opale
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« Vous y mettrez de l’ordre après. Je peux évoquer les souvenirs tels qu’ils me reviennent, mais les agencer en un récit compréhensible relève de votre talent.
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« Quand je reconstitue mon histoire, je pense en premier à l’obscurité de ma… Puis-je appeler ça « prison » ? Ou « tombe » ? J’étais prisonnier du corps d’Aidan Ross : c’était sombre, étroit, difficile d’y remuer. En m’enfermant là, Aidan espérait que j’y meure. Sa chair, donc, constituait aussi mon cercueil.
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« J’ai creusé la noirceur jusqu’à atteindre les yeux d’Aidan. Je voyais le contenu de son assiette, les patients qu’il rencontrait, les photographies licencieuses qu’il regardait le soir – vous savez de quoi je parle, eh ? J’ai réussi à juxtaposer mes oreilles aux siennes, à saisir ce qu’il entendait. Un vrai supplice de Tantale, car il m’était impossible de goûter ce qu’il mangeait ou de percevoir ce qu’il touchait. J’étais un être désincarné : je ne ressentais ni douleur ni plaisir des sens.
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« Puis l’interne Freud est intervenu.
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« Grâce à Freud, j’ai pénétré dans ce monde. Et tué.
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« Oui. Vous avez compris : tué. Qu’attendiez-vous ? Ne vous ai-je pas promis de révéler les dessous de l’Affaire Ross ?
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« Commençons par là… »
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Opéra de Paris, décembre 1885
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Aidan tâte son bras gauche. Cette sensation de brûlure… Puis l’engourdissement autour de ses orbites. Ses paupières se ferment toutes seules.
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Il les rouvre : dans le noir brille un phosphène en forme d’arbuste.
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Ça recommence.
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Sans quitter son siège, Aidan se penche vers l’extérieur du balcon. Il remue les yeux pour chasser la somnolence, fixe plusieurs points dans la salle. Les autres loges. Les paires de colonnes cannelées qui supportent la coupole, le marbre, le stuc, la scène, les fauteuils rouges, les spectateurs. Les chanteurs. Les ballerines qui défient la gravité au rythme des envolées lyriques.
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Il glisse un regard vers le siège voisin, vers son vieil oncle Hugh. Ce dernier ne remarque rien, absorbé par la fin du premier acte.
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Assis de l’autre côté de l’oncle Hugh, Freud se penche vers Aidan et murmure : « Allez-vous bien ?
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— La chaleur m’indispose. Excusez-moi. »
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Oncle Hugh regarde Aidan, les sourcils froncés, alors que celui-ci quitte la loge.
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Aidan atteint le grand foyer, désert. Des colonnes dorées et des lustres flamboyants. Ses yeux brûlent, sa peau aussi. Il est incandescence. L’opéra contient tant de fenêtres : son royaume pour un carreau ouvert !
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Une main sur son épaule. Freud l’a suivi.
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« Transe hypnochimique ?
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— Oui…
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— Je vais la neutraliser. »
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Le cri d’Aidan meurt, à peine sorti de ses lèvres : un spasme violent lui a fermé les mâchoires. Sa peau, on dirait qu’elle rapetisse, qu’elle comprime l’intérieur de son corps. Elle va se déchirer, laisser émerger un écorché. Son cœur… Chaque pulsation s’amplifie, ses veines gonflent, se déforment, comme si des vers…
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… des racines…
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… remuaient sous sa peau.
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J’ouvre les yeux – mes yeux.
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J’ai réussi ! Tes yeux m’appartiennent, Aidan !
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Ces images, ces sensations… Les fibres de mes habits, le marbre de la pièce, chaque couleur, chaque impureté de la pierre. Les fenêtres. L’air froid au-delà. L’odeur de la suie. Les échos de la nuit. Tout est net.
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Un hoquet derrière moi. Je me retourne et dévisage Freud. Ce Sigmund Freud pantois, à qui je dois ma délivrance.
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Il veut hurler. Je lui serre la gorge.
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© 2009 Philippe-Aubert Côté et Revue Solaris.
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4 commentaires:

Alexandre Babeanu a dit…

Ah non, je vais pas commencer ta nouvelle en ligne alors que je vais recevoir Solaris dans ma boîte aux lettres dans les jours qui viennent! Bon, je te dirai ce que j'en pense...

./\.

Gen a dit…

Alex est meilleur que moi pour les résolutions ;)

Là j'ai juste hâte de mettre la main sur le Solaris (ouais, je sais, je devrais me botter le derrière et m'abonner, mais ça enlèverait le plaisir de la chasse en librairie).

Superbe couverture d'ailleurs ce Solaris. Et je comprends le thrill d'avoir son nom en première page! ;)

La tête dans les étoiles... a dit…

Toutes mes félicitations mon cher !!

Luc Dagenais a dit…

Vachement prometteur, j'ai hâte de lire la suite!