dimanche 24 janvier 2010

Des promesses guère remplies...


J’ai décidé de suivre un petit régime polar au retour des fêtes, histoire d'aller voir d’autres bas-fonds que ceux où je traîne mes guêtres. Et puis il y a toujours un truc ou deux à apprendre des genres littéraires qu’on lit moins, que ce soit la chose à faire ou celle à éviter. Je dois avouer, cependant, que lire du polar n’est pas un voyage des plus déplaisants : si mes choix se sont définitivement portés vers la science-fiction et le fantastique, j’ai beaucoup plus accordé d’intérêt à ce genre dans le passé qu’à la fantasy.

Je me suis donc procuré, à l’occasion d’une certaine aubaine, La promesse des ténèbres de Maxime Chattam, ainsi que deux autres romans sur lesquels je reviendrai au moment opportun. Le livre de Chattam m’avait été suggéré par Norbert Spehner, à qui j’avais demandé de me donner un exemple de polar glauque récent avec beaucoup de sexe.

Le synopsis nous promet comme de fait une histoire glauque qui évoquait en moi les souvenirs du Silence des Agneaux de Thomas Harris, ainsi que Se7en — pas un livre, mais bon. D’ailleurs, je crois que Chattam se place lui-même sous l’ombre du Silence des Agneaux, en indiquant que l’excellente trame sonore d’Howard Shore a été un accompagnement à la rédaction de ce roman. Que nous promet cette « Promesse des ténèbres »? Les aventures d’un journaliste, Brady O’Donnel, qui enquête sur le suicide de Rubis, une actrice porno qui s’est suicidée devant lui. Qu’est-ce qui a motivé Rubis à commettre ce geste? Dans quel milieu étrange évoluait-elle? Qu’a-t-elle vu de si effrayant? Le long d’une enquête le conduisant du milieu porno underground jusqu’aux sous-sols de New York, où les sans-abri ont constitué leur propre univers avec ses lois, Brady traque les membres de la Tribu, un groupe de psychopathes vampiriques qui produit et commercialise des films pornos plus déviants les uns que les autres. Mais ce voyage au bout de l’enfer sera-t-il aussi une descente au fond des ténèbres qui sommeille en Brady?

Ça vous allèche? Vous vous attendez à une intrigue tordue, sombre, où vous ressortirez troublés, angoissés? De la même manière que vous étiez troublés en ressortant du Silence des Agneaux (que ce soit du livre ou du film)? Ça m’a alléché aussi et, malheureusement, je crois que la promesse des ténèbres n’a pas été remplie pour moi.

À la base, je dirais que ce roman fourmille de bonnes intentions et d’idées très intéressantes. Oui, il y avait de quoi produire un autre Silence des Agneaux, un « page-turner » qu’on aurait refermé, mais qui aurait continué à flotter dans votre esprit, en vous laissant une ombre sale au coin de la tête. Je crois cependant que la manière d’aborder cette histoire lui fait manquer sa cible. Deux choses principales m’ont agacé. D’une part, les choses sont *dites* plutôt que *montrées* dans ce roman, avec la conséquence qu’il y a une divergence entre les événements que le lecteur observe et le commentaire qu’en fait le narrateur. Par exemple, le second chapitre nous présente le couple formé par Brady et sa femme, Annabel, une policière. Le chapitre nous les *montre* comme un couple serein, qui mange, fait l’amour, projette d’aller passer des vacances dans un chalet. On en déduit donc qu’ils vivent une bonne relation. Mais soudain, le narrateur nous *dit* que Brady et son épouse traversent une crise, leur relation menace de s’étioler, et il fonde les actions suivantes de Brady sur cette prémisse. Or, rien ne nous convainc qu’ils traversent une crise, on n’en voit guère les signes. Idem pour la psychologie du héros : plutôt que de la mettre en action et de laisser le choix au lecteur de déduire celle-ci, le narrateur se livre dans le premier chapitre à une longue description psychologique qu’on oublie vite fait — et qui se révèle même contredite par la suite. J’ai eu l’impression, parfois, de lire des notes préparatoires pour un futur roman génial qui, hélas, ne verra pas le jour.

D’autre part, j’ai décidément des problèmes avec certaines ficelles des histoires à suspense, ficelles qui m’ont agacé aussi dans Hell.com. Quand Rubis se suicide devant Brady O’Donnel, celui-ci, qui n’a rien à se reprocher, se sauve et appelle la police de manière anonyme. Ensuite, comble de malchance, c’est sa propre femme — policière, nous l’avons dit — qui hérite de l’enquête! (Gars des vues, où es-tu?) La compétition secrète qui s’installe entre l’enquête de Brady et celle de son épouse constitue un bon générateur de suspense, peut-être, mais franchement, les ficelles sont aussi larges que des câbles d’acier pour ponts suspendus! Qu’un personnage ne dise rien à la Police *sans bonne raison* alors que ça le tirerait d’ennui, et que par une intervention du « gars des vues » sa femme se retrouve à enquêter justement sur le drame auquel il a assisté, c’est trop pour moi. De plus, je crois que cela a fait passer le roman à côté de l’intrigue qu’on souhaitait nous présenter. J’aurais trouvé plus réaliste, mais aussi plus troublant que Brady appelle la police, qu’il soit traumatisé, qu’on *vive* son traumatisme (mais ce roman ne nous fait pas vivre les choses, il nous les dit; on sait ce que vivent les personnages, mais on ne le ressent pas dans notre chair). J’aurais trouvé plausible et intéressant que, parce que le suicide de Rubis est considéré rapidement « affaire classée » — ce n’est qu’un suicide, après tout — Brady se sente révolté et commence alors son enquête dans le milieu underground, dans le désir de comprendre et de vaincre ses propres traumatismes. La psychologie promise par le roman aurait été au rendez-vous. Et le personnage principal serait devenu plus touchant.

Et je passe sur les multiples rebondissements qui servent bien l’auteur pour amener le lecteur aux dénouements (tirés par les cheveux) qu’il souhaite, mais au détriment de son héros qui en devient, à mes yeux, un con abyssal et antipathique. Je me demande si, parfois, à trop vouloir surprendre le lecteur, on finit par perdre de vue la cohérence interne de l’histoire. Dommage, parce qu’on sent un potentiel dans l’écriture de Chattam, une certaine facilité pour les belles phrases vite gâchée par cette manie de tout dire plutôt que de tout montrer, et de tomber dans un prêchi prêcha sur l’hypocrisie du monde que j’ai lu cent fois ailleurs dans les essais des derniers de classe en philo. On nous *dit* même *quoi penser* du monde dépeint dans ce roman, plutôt que nous laisser nous forger notre propre opinion à partir de faits concrets montrés par l'auteur/narrateur.

Ce roman-là n’a donc vraiment pas fonctionné pour ce lecteur-ci. En revanche, il comblera sûrement ceux qui aiment être tenus par la main par un narrateur quasi omniscient qui aime monologuer au sujet des poncifs habituels sur la décadence du monde. Certains, sur le web, ont vraiment adoré ce livre, se trouvant incapable de le poser en cours de route -- ce que j'ai fait à maintes reprises dans mon cas. Alors, toujours à vous d'aller vérifier par vous mêmes.

Je laisse une autre chance à l’auteur de me convaincre. Sa trilogie du mal est intéressante, à ce qu’on me dit. J’y jetterai peut-être un coup d’œil, quand j’en aurai le temps.

5 commentaires:

Gen a dit…

En tant que fan de polar, je dois avouer que j'attends encore de trouver un auteur Français qui n'utiliserait pas de câbles à bateau et de colle extra-forte pour faire tenir ses intrigues policières ensemble.

Je sais pas si c'est leur anglomanie qui ressort, mais on dirait que le principe du "gars des vues", ils apprécient encore... En tout cas, si Chattam ne t'es pas revenu, je te conseille d'éviter aussi Granger.

Philippe-Aubert Côté a dit…

Grangé est justement le prochain sur ma liste :-p

Mais pas dans ses derniers livres, j'ai acheté "Les rivières pourpres". On m'a dit que ses derniers étaient moins bons (je ne répète pas le mot employés par mes références) mais que ses deux ou trois premiers, dont celui-là, étaient plutôt bien. Anyway, faut de quoi pour me faire les griffes... :-)

Gen a dit…

Les Rivières Pourpres est pas mal en effet. Mais dans mes souvenirs, bonjours les câbles là aussi.

Alamo a dit…

Autant au cinéma qu'en littérature ce genre ne m'a jamais plus. J'ai essayé et essayé d'aimer, outre quelques rares exceptions (du genre de Se7en, justement) je n'arrive tout simeplement pas à embarquer. À croire aux personnages, à l'intrigue...

Je retourne donc de ce pas à ma lecture de George R.R. Martin et sa cohorte de chevaliers aux dents jaunes (lorsqu'ils sont assez chanceux pour encore en avoir!)

Au plaisir!

Alexandre Babeanu a dit…

Bonne critique, merci de nous faire gagner du temps... N'étant pas, a priori, fan de polar parce que souvent (presque toujours) déçu par la fin, on dirait que celui-ci ne vaudra pas mon détour non plus...