samedi 3 juillet 2010

Mais qu’aviez-vous en tête M. Shyamalan?



(Version courte de la critique; version longue plus bas)

Il y a des moments où j’aimerais avoir la plume humoristico-vitriolique que Norbert Spehner réserve aux navets littéraires; je la sortirais volontiers de mon fourreau pour le dernier film de M. Night Shyamalan…
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Explicitons nos a priori : je suis un fan de la série « Avatar : the last airbender » (appelé ci-après « Avatar »), que j’ai découverte en DVD à l’instigation d’amis dans le monde la BD. Si les premières émissions ont une animation qui m’a semblé à l’époque un peu rudimentaire et un humour souvent enfantin, il y avait assez d’éléments pour piquer ma curiosité. Et au fil des émissions et des saisons, cette série animée se développait en complexité, en profondeur et en qualité — tant dans l’animation que la musique, très « cinéma » vers la fin. On avait affaire à une série avec des personnages tridimensionnels, bien fouillés, qui suscitaient notre sympathie et parfois nous arrachaient des larmes. Bien que destinée à un public jeunesse, elle avait son lot de bonnes idées, capables de capter l’intérêt des adultes. Et par-dessus tout, l’arrière-monde montrait une complexité qui n’avait d’égal que sa cohérence interne. Alors que « Le seigneur des Anneaux » propose une fantasy calqué surtout sur l’occident moyenâgeux, « Avatar » présentait un monde calqué surtout sur l’Extrême-Orient — ce qui n’empêchait pas le voisinage réussi entre l’architecture chinoise et japonaise et des éléments très occidentaux, comme des navires très « révolution industrielle britannique ou américaine. » Les arts martiaux y sont même associés à la philosophie des quatre éléments d’Aristote.


Bref, avec la série, j’avais passé de bons moments, assez pour ouvrir le portefeuille et m’offrir l’intégrale à Noël. Si si :-) Certains doivent être sceptique : moi, le type réfractaire aux séries télévisées, en adopter une de la sorte? Eh oui! Mais j’ai surtout des problèmes avec les séries à rallonges. « Avatar » nous présentait une histoire finie : les trois saisons s’acheminent vers une seule destination : l’affrontement entre le héros Aang et le sinistre Seigneur du Feu — le tout dans une finale cataclysmique bien supérieure au duel final entre Harry Potter et Voldemort. Après la fin de la série, aucune suite prévue, aucune possibilité de déclinaison — à moins que les producteurs ne commettent cette faute de goût à laquelle succombe facilement l’oncle George Lucas…
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En apprenant l’adaptation cinématographique d’Avatar (appelée seulement « The last airbender » à cause du récent film de Cameron), je me suis dit « Chouette! » Les photos des acteurs et des costumes ont achevé de me mettre l’eau à la bouche. Et le réalisateur n’est nul autre que M. Night Shyamalan — bon, il a connu de gros déboires dernièrement, mais ce n’est pas un deux de pique, il allait sûrement fournir une adaptation de qualité. J’avais aussi hâte de voir ce film que de voir « The wolfman » en février dernier.
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Et comme pour « The wolfman », j’ai détesté! Et j'en suis autant frustré que beaucoup de gens risquent de juger la qualité de la série à partir de ce film qui ne lui rend justice en rien. Si j'étais le créateur de la série, je me rongerais (davantage) les ongles.
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Voilà pour la version courte...
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(Version longue)

La version longue pour ceux qui ont le courage de la lire…
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La semaine passée, j’ai participé à l’atelier d’écriture d’Élisabeth Vonarburg, et nous avons discuté d’une notion qui m’est venue à l’esprit au pendant le visionnement de « The last airbender » cet après-midi : celle de « superflu ». Le superflu est constitué, en gros, de tous les éléments de description et d’approfondissement des personnages qui s’ajoutent à l’action pour donner couleur et profondeur à une histoire. « Avatar » la série nous offre beaucoup de superflu : certains épisodes ne font pas avancer l’intrigue principale, mais nous aident à mieux connaître les personnages et leur univers — et on se prend au jeu! Et quand quelque chose de dramatique arrive, on le vit avec les personnages comme si on y était, puisqu’avec le temps les héros de la série sont devenus l’équivalent de vieux amis. Première observation pour le film : aucun superflu. Plutôt que de condenser la première saison en un film de 2 h 30 (comme le premier Harry Potter et comme je m’y attendais) on a cherché à tout faire tenir dans un film de 1 h 43! Tout est centré sur l’action uniquement, avec la conséquence que les personnages n’acquièrent aucune consistance et n’ont, dans mon cas, soulevé aucune sympathie — mon seul intérêt à leur égard venait de la sympathie que j’avais pour les personnages animés de la série, c’est tout dire!
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Le casting a ensuite constitué pour moi un deuxième problème. À première vue, il est alléchant quand on compare les personnages animés à leur équivalent réel (voir la photo).

Parmi les antagonistes apparents (car tout n’est qu’ambivalence dans cet univers), les personnages du prince Zuko et de son oncle Hiro sont aussi fascinants que dans la série — ils ont valu le déplacement à eux seuls. Ambivalents et charismatiques, ils sont interprétés par des acteurs de talent — le prince Zuko étant joué par Dev Patel, qu’on a pu voir dans « Slumdog Millionaire ».
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Le hic, c’est que les trois héros du film — Aang, Katara et Soka — ne sont pas aussi charismatiques que leurs homologues animés. Jackson Rathbone (qu’on peut voir dans aussi Twilight) campe un Sokka au visage intéressant, pas très éloigné du personnage animé, mais il m’a semblé qu’on ne lui a pas laissé la place pour laisser vivre son personnage; or, dans la série, Sokka est turbulent, drôle, mais ingénieux. Nicola Peltz ne m’a pas fait songer à la Katara de la série — je crois que j’ai eu un problème avec ses lèvres très pulpeuses, trop pour ce personnage. Quant à Aang, le jeune Noah Ringer me semble très talentueux en matière d’arts martiaux, mais je n’ai pas vraiment cru aux émotions qu’il cherchait à transmettre. Sans oublier qu’il ne me semblait pas assez ascétique pour interpréter Aang…
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Mais erreur impardonnable : l’acteur choisir pour interpréter le Seigneur du Feu. Dans la série, ce dernier n’est montré directement que dans la dernière saison, où l’on découvre à notre grande surprise un individu calme et normal — néanmoins charismatique et insaisissable par la puissance qu’il dégage. Dans l’adaptation cinématographique, on a choisi de nous le montrer tout de suite. Non seulement cela brise le mystère, mais l’acteur choisi ne correspond pas du tout au personnage : quand on le voit discuter avec ses généraux, on dirait un PDG d’origine indienne un peu bouffi qui discute avec ses secrétaires. Dans la série, on avait affaire à un souverain qui siégeait dans une imposante salle du trône protégé par un rempart de flammes. Ici, on s’attend à ce qu’il nous offre un café…
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Et parlant de choix, je crois que c’est aussi l’autre principal problème de « The last airbender » : plusieurs mauvais choix. Adapter en un film l’intrigue d’une saison d’une vingtaine d’épisodes n’est pas une tâche facile, il faut choisir avec soin quelles informations élaguer et quelles informations communiquer. Il me semble qu’un tas d’informations essentielles ont été oubliées ou dispensées dans le désordre, avec pour conséquence que ceux qui n’ont pas vu la série ne pourront pas vraiment se retrouver dans le film — ou bien l’écouter en se disant qu’il s’agit d’un autre film de kung-fu fantastique de série B sans profondeur et que l’arrière-monde est sans importance. Quant au reste, tout est balancé à la tête du spectateur d’une façon confuse… Le contenu de plusieurs épisodes a parfois été condensé en une seule séquence qui se révèle maladroite et tombe à plat. L’intrigue du film se révèle chaotique, comme un bricolage mal fait, et le spectateur ne peut saisir les enjeux de l’histoire — parce qu’il lui manque plein d’informations sur l’arrière-monde.
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Enfin, beaucoup d’éléments de décor présent dans la série ont été mis de côté dans ce qui me semble un désir évident de proposer autre chose que les décors vus à la télévision, d’offrir un peu de variété, quoi. Si Shyamalan a proposé des variations intéressantes (comme le design des bateaux de la nation du feu) il a malheureusement mis de côté des idées qui auraient été aussi bonnes pour la série que le film — comme la salle du trône du Seigneur du Feu, par exemple. Peut-être craignait-il de faire cliché s’il la gardait comme dans la série, mais il a surtout rendu l’endroit moins impressionnant et rendu l’antagoniste principal très ordinaire. Et comme le disait Hitchcock, dont Shyamalan se réclamait, « plus le méchant est réussi… »
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Et quand le générique de fin commence, on lit « Produit, écrit et réalisé par M. Night Shyamalan. ». Face à ça, je me dis : « Une chance que pour mes humbles tentatives d’écriture, je dispose de lecteurs-tests… »
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J’arrête l’énumération, ma liste de griefs étant aussi longue que pour « The wolfman », mais je suis désolé de voir un si beau matériau de base ainsi gâché lors de son passage au grand écran. Si vous voulez vous intéresser à l’univers « d’Avatar : The last airbender », essayez plutôt la série animée…

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