mercredi 29 septembre 2010

Réflexions d'après un livre de Terry Brooks...

J’avais en tête de pondre un commentaire de Comme par magie — les secrets d’écriture d’un best-seller de fantasy de Terry Brooks, mais comme le contenu du bouquin rejoint certaines de mes réflexions et que j’ai versé dans l’essai en cours de route, j’ai rédigé un long billet divisé en trois sections. La critique occupe les section 1 et 3, la réflexion la section 2. Vous pouvez tenter de tout lire (Arrrrgh!) ou bien vous concentrer sur l’une ou l’autre des trois parties (Est-ce moins nocif? Hum…)

1. Côté critique

Comme j’avais bien aimé les livres d’Orson Scott Card sur l’écriture publié chez Bragelonne, j’ai jeté un coup d’œil au tout récent Comme par magie — les secrets d’écriture d’un best-seller de fantasy de Terry Brooks, traduction française de Sometimes the magic works — lessons from a writing life. Je connais Terry Brooks de nom mais je n’ai jamais lu ses livres. La fantasy médiévale, en effet, n’est pas ma tasse de thé — j’aime mieux la fantasy inspiré d’époques postérieures, comme celle de China Miéville, par exemple, qui se situe dans des univers d’inspiration steampunk. Toutefois, Brooks est un gros nom du domaine et je crois qu’on peut toujours en apprendre des gens œuvrant dans des domaines différents des nôtres. Aussi… Non, je n’ai pas ouvert le portefeuille, mais j’ai emprunté le livre à la bibliothèque… (Mouhahahaha! Vous ne l’aviez pas vu venir, cher lecteur? Eh oui, il m’arrive d’être sage avec mon portefeuille… :-))

Certains dénigrent les œuvres de Brooks (qui, au début, et de son propre aveu, copiait beaucoup Tolkien) et je laisse aux autres le soin d’en discuter, mais pour ce qui est de Comme par magie, voilà un livre que j’ai trouvé fort intéressant et que je recommanderais aux jeunes auteurs.

Certes, au premier abord, le livre de Brooks est très court (environ 200 pages) et il ne constitue pas vraiment un traité sur l’écriture. On y rencontre une série d’anecdotes personnelles, ponctuées de conseils ici et là, mais rien d’aussi structuré que les œuvres d’Orson Scott Card, Stephen King, Oscar Collier et Élisabeth Vonarburg. Les quelques conseils que donne Brooks sur l’écriture surgissent au fil de sa pensée, et on a l’impression qu’il a écrit ce livre moins pour en apprendre aux autres que pour faire le bilan de l’apprentissage qu’a représenté pour lui son métier d’écrivain.

Car il s’agit bien d’un livre où un homme fait un le bilan de ce qu’il a appris, et non pas un ouvrage de conseils, bien que faire le bilan d’une vie puisse conduire aux conseils. Par conséquent, le titre français du livre me semble franchement inadéquat. Comme par magie — les secrets d’écriture d’un best-seller de fantasy, ça envoie le message qu’écrire (ou plutôt bien écrire) est facile, qu’il suffit de suivre quelques conseils miracles qui marcheront à coup sûr (et vous perdrez en prime dix kilos en une semaine!). Pourtant, à la lecture, on ressent une autre impression : Brooks n’y apparaît pas comme un donneur de leçons, mais comme quelqu’un qui se présente devant nous en toute humilité, reconnaissant ses erreurs de parcours avec une franche lucidité et ne cherchant nullement à nous masquer la dimension « travail acharné » qu’implique le métier ou le passe-temps d’écrivain. Le titre anglais, Sometimes the magic works — lessons from a writing life, est beaucoup plus approprié : Brooks se présente comme un individu ayant dû essuyer plusieurs leçons difficiles, et que parfois, malgré le succès de ses précédentes publications, ça n’a pas tout le temps bien marché. En effet, dans le titre anglais, il est bien dit que la magie fonctionne « sometimes »…

Ce qui distingue d’abord Sometimes the magic works des autres œuvres précitées, ce sont les anecdotes instructives sur les à-côtés du milieu de l’édition. Brooks traite par exemple du comportement à adopter lors d’une séance d’autographe, évoquant avec humour ses premières expériences désastreuses en la matière et invitant le futur écrivain à la modestie. Autre incursion intéressante, il nous relate les expériences tantôt éprouvantes, tantôt gratifiantes, qu’a été pour lui la rédaction des novélisations de Hook et de Star Wars épisode 1 — bien que j’ai lu beaucoup de novélisations de films il y a des années, j’ignorais comment celles-ci étaient rédigés (avant, pendant, après les films?) et l’exposé qu’en fait Brooks est très intéressant, très révélateur des différences qu’il y a entre le monde de l’écriture et celui du cinéma. Quant à l’écriture, pas de théorie compliquée ou structurée, pas de discours sur les types de narration, mais quelques conseils généraux argumentés parmi lesquels l’auteur peut puiser. Le tout raconté avec familiarité et humilité — beaucoup d’humilité. Brooks, en nous donnant son aperçu du milieu de l’édition américain, se montre très conscient du fait qu’il doit ses premières publications en partie aux contingences de l’époque…

Mais ce que j’ai trouvé le plus intéressant dans ce bouquin, ce sont ses remarques quant à la place du fameux plan dans le processus d’écriture. Et là de voir qu’il apportait quelques pierres à mes réflexions personnelles — « Yé! me suis-je dit. J’ai compris la même chose à mon âge, alors je dois être pas si bête que je le crois! » :-) Selon moi, beaucoup d’auteurs novices, jeunes ou vieux, auraient grand intérêt à lire les courts chapitres que Terry Brooks consacre au plan…

2. Côté médite

Le plan. En faire ou ne pas en faire, telle est la question. Certains auteurs — voir Orson Scott Card ou Vonarburg — parlent des plans, préférant surtout ceux conçus avant la rédaction. Oscar Collier prônait aussi une préparation minimale avant la rédaction tout en insistant beaucoup sur la réécriture. Mais d’autres comme Stephen King, disent ne pas faire de plan ou ne jamais prendre de notes. Et beaucoup de jeunes auteurs, grisés par l’acte d’écrire, sautent cette étape. « Faire des plans? C’est chiant, voyons! Nous ce qu’on veut, c’est écrire! Si King et Cie n’ont pas besoin de plan, nous non plus! »

À cette réaction courante, Brooks exprime en quelques paragraphes simples ce que je peinais à formuler depuis longtemps : le plan, la préparation du récit, les notes, c’est le côté sale boulot de l’écriture. Or, si le sale boulot n’est pas fait avant d’écrire, il devra être fait après. King ne fait peut-être pas de plan avant, mais quand on lit bien son pertinent Écriture, mémoire d’un métier, il avoue lui-même réécrire beaucoup avec son bloc note en main. Le voilà son plan : les notes qu’il prend en réécrivant. Qu’on cesse de dire que Stephen King ne prend aucune note, voilà le moment et l’endroit où il le fait — et je suis prêt à parier qu’il doit, de temps à autre, esquisser de petits plans pour s’assurer que sa réécriture fonctionne.

(Et certaines mauvaises langues pourraient affirmer que si King faisait des plans avant, il écrirait des histoires encore plus différentes les unes des autres, mais ça, c’est un autre débat… :-) )

Il m’a toujours semblé — mais je livre ici ma vision personnelle des choses — que les différentes approches d’écriture s’échelonnent le long d’un spectre, avec chacune leurs avantages et leur inconvénient. Le jeu est alors de trouver le mélange d’avantages/inconvénients avec lequel on fonctionne le mieux.

Comment fonctionne ce spectre? À gauche, faire le plan avant, rédiger et réécrire de manière plus focalisée. Avantages : exit l’angoisse de la page blanche, possibilité d’éviter les clichés en amont du processus, réécriture potentiellement plus courte, éviter en cours d’écriture de finir dans un cul-de-sac et de devoir tout abandonner. Inconvénients : même utile, un plan n’est pas le territoire, il faut être capable de s’en affranchir au besoin. À droite, commencer à écrire sans plan, suivre notre inspiration première, réécrire. Avantages : en cours de route, l’improvisation et l’alchimie du moment peuvent donner naissance à des idées originales qu’on pourra exploiter lors de la réécriture. Inconvénients : risque de finir dans un cul-de-sac, d’avoir une histoire qui ne marche pas ou, pire, que notre cerveau emprunte spontanément celui du cliché (avez-vous déjà écrit avec soudainement l’impression que les idées vous viennent facilement pour réaliser après coup que vous n’aviez que recopié le schéma d’une histoire ou d’un film que vous aviez vu sans vraiment proposer de variations originales? Moi oui :-) Et je ne dois pas être le seul...).

Or, il me semble que le problème que je rencontre chez beaucoup d’auteurs novices, jeunes ou vieux (Ouch, voilà que je parle comme un grand directeur littéraire, ce que je ne suis pas… je vais me faire taper sur les doigts…), c’est que ceux-ci écrivent sans plan (citant parfois King), alors qu’ils auraient tout avantage à le faire. Et qu’en prime, ils sont incapables de remettre en question les choix pris dans leurs textes, ou de considérer comme pertinentes les remarques de leurs lecteurs-tests. Pourtant, le même King ne recommande-t-il pas de « tuer vos chéries » en matière d’écriture? Je disais à un ami l’autre jour — du haut de mon grand savoir… ahem… :-s — que j’aimais bien flanquer un coup de hache dans mes premiers jets et que c’était une nécessité…

Ceci dit, si on peut me coller l’étiquette de critique — c’est un fait indéniable, je publie des critiques dans Solaris — je n’estime pas être en mesure de revendiquer celle d’écrivain. Alors j’avance tout ceci avec humilité, celle d’un grand primate qui a tenté de réfléchir à ces questions et qui sait qu'il n'est qu'un singe… :-)

3. Retour à Côté critique : conclusion

C’est ce qui m’a le plus interpellé dans le livre de Terry Brooks : les réflexions sur la place des plans dans le processus d’écriture y est bien cerné, bien exprimé, et à partir d’une foule d’anecdotes personnelles, il montre comment apprendre l’importance des plans (peu importe qu’ils soient en amont ou en aval) a été une chose importante — et je crois que c’est une prise de conscience qui serait profitable à plusieurs auteurs novices, jeunes ou vieux. J’ai l’impression que beaucoup de problèmes en matière d’écriture viennent du peu d’intérêt porté aux plans, qu’il s’agisse de produire des récits qui ne fonctionnent pas ou qui, s’ils fonctionnent, se révèlent finalement ennuyeux ou hyper-clichés…

Et c’est pourquoi je crois personnellement que ce livre est à mettre entre les mains des auteurs novices — qui pourront compléter leurs lectures par la suite avec d’autres ouvrages sur le même sujet, voir ceux que j’ai cités plus haut, par exemple…

4 commentaires:

Gen a dit…

Très intéressant! :) J'ai lu pas mal de Terry Brooks, alors j'ai pu apprécier sa transformation au cours des ans et son parcours doit être fort instructif.

J'aime bien aussi ta réflexion sur les plans. En effet, même ceux qui disent ne pas en faire finissent par devoir prendre des notes, etc.

Perso, je suis une fan du plan schématique de départ, plan qu'on étoffe au fur et à mesure de l'écriture ou de la réécriture. Ça me place où? Quelque part au centre?

Excellente la remarque sur les idées qui viennent "toutes seules" parce que, justement, elles venaient de quelque chose d'autre! lol! En tout cas moi aussi ça m'est arrivé! :p

Finalement, je sais pas pourquoi tu penses que tu te feras taper sur les doigts. T'as quand même quelques textes à ton actif, alors si t'as pas le droit de dire à ceux qui n'arrivent pas à publier "ptêt que vous devriez faire un plan", qui l'as? ;p

Philippe-Aubert Côté a dit…

Je dirais que tu es centrée en effet, ni d'extrême-gauche ou d'extrême-droite :-p

Perso, j'aime bien le plan au début, mais qu'on peut réanoter et modifier en cours de route, et parfois laisser place à un peu d'improvisation -- à condition à la réécriture de regarder ça avec un oeil critique.

Ce que je trouve intéressant aussi, c'est qu'un plan permet de démarrer et que si on se ramasse dans un cul de sac, c'est qu'il y a un truc qui ne marche pas dans notre plan... Or, l'avantage d'avoir fait un plan même erronné, c'est que 1) il nous a permi de se rendre jusqu'où on est rendu et 2) il permet de déceler plus rapidement ce qui ne marche pas. Je n'ai jamais eu l'angoisse de la page blanche depuis que je fais des plans, mais ça m'est arrivé de bloquer -- à chaque fois, je me suis dit "si ça bloque, c'est que j'ai une hypothèse de travail erronné quelque part, et le plan m'a toujours permis de mettre le doigts dessus ("ah, il manque un perso à cette scène, tel truc est en infraction avec ce qui est en amont", etc.)

C'est vrai que j'ai quelques textes à mon actif (j'espère surtout qu'ils ont un minimum de qualité!), mais j'ai toujours une hésitation à parler "comme un connaisseur". Tant de gens se prétendent écrivains et passent leur temps à parler de ça alors qu'ils ont peu de choses à montrer, ça me met toujours mal à l'aise. Une réflexion argumentée ou transparente sur l'écriture, je suis partant, mais je veux surtout ne pas m'asseoir sur une quelconque "autorité d'écrivain". Même quand j'aurai dix romans de publiés... (ahem) :-)

Gen a dit…

En effet, avec un plan, on se rend plus vite compte de ce qui cloche quand on bloque. Ça m'est souvent arrivé de me dire : bon, j'allais où comme ça? Et de regarder ce que j'avais prévu pour la suite et de constater que, non, ça ne fonctionne pas.

Cela dit, c'est peut-être nos formations cartésiennes qui nous poussent à travailler avec plan-révision du plan-réécriture, ce qui fait écho à la sacro-sainte triade hypothèse-expérimentation-conclusion (j’ose pas dire scientifique à propos de ma formation en histoire, même si c’est une science selon certains).

Pour ce qui est d'une quelconque "autorité d'écrivain", devoir s'asseoir dessus, c'est prouver qu'on n'en a pas.

Philippe-Aubert Côté a dit…

Personnellement, j'ai pigé dans mes cours de méthodologie de recherche en sciences humaines et en sciences pures beaucoup de trucs qui m'ont servi dans mes projets d'écriture, et ce à toutes les étapes : planification, rédaction, réécriture, révision par des lecteurs-tests...

Tout doit se nourrir de tout, dis-je souvent à mes amis (ho là là, je commence à me citer, maintenant :-p)