mardi 26 octobre 2010

Mr Hyde contre Frankenstein

1890. L’infirmière Faustine Clerval étouffe Joseph Merrick, mieux connu sous le nom de « l’Homme-éléphant », à la demande de ce dernier. Sept ans plus tard, la jeune femme entre au service du Dr Henry Jekyll, dont elle devient à la fois la gouvernante et la confidente, seul membre de la maisonnée à pouvoir pénétrer dans le laboratoire du Maître. Pour le médecin, Faustine constitue l’employée idéale : brillante et spirituelle, elle est surtout extrêmement tolérante envers les habitudes étranges de son employeur, tout occupé à ses recherches sur l’esprit humain. Mais cette tolérance vient-elle du fait qu’en entrant au service de Jekyll, la jeune femme poursuit un but particulier? Par Jekyll, souhaite-t-elle entrer en contact avec l’énigmatique Fondation Walton, un laboratoire suisse capable de vous fournir les produits chimiques les plus… ésotériques?


Lorsque Jekyll et sa gouvernante se rendent en Suisse au siège de la Fondation, leur route croise celle d’un monstre assemblé de cadavres humains, qui était gardé en hibernation depuis des décennies. Quels liens entre la fondation, Faustine, Jekyll et les expériences d’un certain Dr Frankenstein, décédé dans l’Arctique des années auparavant?

Et si le sang de ce monstre, combiné aux drogues du Dr Jekyll, permettait d’obtenir la drogue capable de dissocier le bien du mal en chaque être humain?

Ceux qui auront lu Le patient de l’interne Freud, que j’ai commis voici près d’un an dans le Solaris 172, ne seront pas surpris que je me sois procuré le diptyque Mr Hyde contre Frankenstein dont le second tome vient de paraître chez Soleil. Une variation sur l’histoire du Dr Jekyll et de Frankenstein, époque victorienne, dessin réaliste… Même le bon Dr Freud se permet un passage au début du second tome, lors d’une séance avec le Dr Jekyll qu’il ne sera pas prêt d’oublier… J’avais presque l’obligation morale de lire cette bande dessinée :-) Que j’avais repéré depuis un bout, mais c’est en feuilletant le deuxième tome que je me suis décidé à me procurer le diptyque.

Dans l’ensemble, je peux dire que je suis satisfait d’avoir ouvert le portefeuille. Ma crainte au début était que Mr Hyde contre Frankenstein nous présente une confrontation ridicule entre les deux personnages dans le même esprit que ces vieux films naïfs de la Universal (Frankenstein meets the wolfman et autres vieilleries du même acabit). La lecture du premier tome a constitué une agréable surprise. La manière dont l’histoire de Jekyll est connectée à celle de Frankenstein est tout à fait plausible et intrigante. De plus, les scénaristes ont réussi cette connexion sans enfreindre (ou si peu) les intrigues contenues dans les romans de Mary Shelley et de Stevenson. Graphiquement, la bande dessinée regorge d’allusions à toutes les adaptations cinématographiques de Jekyll et Hyde que le cinéphile connaisseur pourra s’amuser à repérer avec plaisir — le laboratoire de Jekyll évoque celui des adaptations de 1932 (avec Fredrich March) et de 1941 (avec Spencer Tracy, sublime dans le rôle). La maison du médecin est manifestement inspirée de celle visible dans l’excellent Mary Reilly (1996). Quant au monstre de Frankenstein, j’ai trouvé son design très intéressant — un croisement entre le visage de la Momie et le corps de M. Univers en maillot, mais qui réussit à rendre l’humanité de la créature…

Je dois avouer cependant un très gros bémol.

J’ai acheté d’abord le tome 1 en mettant le tome 2 de côté chez Planète BD. J’ai lu le tome 1 le soir même et j’ai aussitôt regretté de ne pas avoir le 2 sous la main tout de suite. Quand je l’ai enfin lu, je dois avouer avoir été déçu… Il me semble que quelque chose manque, mais j’arrive mal à cerner quoi — même après une discussion intéressante avec mes dealers habituels d’illustrés imprimés… L’histoire de Mr Hyde contre Frankenstein est très bien ficelée, il me semble, jusqu’au moment où Jekyll et sa gouvernante se rendent en Écosse pour trouver les travaux de Frankenstein, qu’ils croient cachés dans la maison où celui-ci, jadis, a essayé de fabriquer une épouse à son monstre. L’expédition se solde par un échec après la découverte d’un artefact mécanique dont on ignore l’usage et qui défigure la pauvre Faustine. Celle-ci finit dans un cirque de monstre, une dernière bagarre oppose Mr Hyde (qui commence à muter en une sorte d’homme éléphant grotesque) au monstre (qui se suicide après)… Et la BD finit sur la scène qui ouvre L’étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde, celle où l’infâme Mr Hyde rencontre la petite fille qu’il va piétiner allègrement…

J’ai refermé le deuxième tome en disant « Quoi? C’est tout? ».

Le fait est que nombre de questions que je me posais sont restées en suspens, que je n’ai pas cru au fait que le monstre se suicide (il aurait pu le faire une dizaine de fois avant ça), que la présence de Freud au début et à la fin de l’histoire ne sert pas à grand-chose… Les hallucinations de Jekyll et leur origine ne sont pas expliquées… Bref, je suis resté sur ma faim tant pour les questions que pour l’histoire que j’aurais aimé lire à la fin. Il me semble — et ça implique mes attentes subjectives, avouons-le — que j’anticipais un tas de fins potentielles à ce diptyque, mais que les scénaristes ont volontairement choisi une fin à petit budget, à la fois pour se conformer aux informations données par le roman de Stevenson et à la fois pour ne pas s’engager dans le duel cataclysmique entre les deux monstres que le lecteur pourrait anticiper/désirer… Malheureusement, j’ai été frustré.

Ceci dit, je suis bien content d’avoir l’œuvre dans ma bibliothèque. Il y a plein de bonnes idées, j’aime bien le dessin, et il y a des designs de personnage très intéressant — le monstre, mais aussi le Dr Jekyll, chauve et inquiétant, qui oscille entre bonté et sadisme. Il effraie et suscite la sympathie tout à la fois, ce qui est un exploit.

À lire donc — mais j’aurais aimé une autre finale :-)

Dans les prochaines jours, la critique du tome 4 de Blacksad :-p (Je me suis gardé des bonbons pour la fin de semaine prochaine... Hé hé...)

2 commentaires:

Gen a dit…

C'est toujours décevant quand les scénaristes nous donnent l'impression qu'à trop vouloir écrire une fin qu'on n'attendait pas, ils ont abdiqué l'intensité dramatique.

Philippe-Aubert Côté a dit…

En effet, "abdiqué l'intensité dramatique". C'est l'impression que j'ai : c'est comme si les scénaristes de la BD s'étaient dit "les lecteurs veulent tellement qu'on aille dans telle ou telle direction qu'on va aller dans l'autre sens". C'est inattendu comme fin... mais pas satisfaisant. :-)

Ça pause une question intéressante: comment atteindre le compromis entre la fin non-cliché, la fin attendu/non-attendu et la fin satisfaisante.