dimanche 3 octobre 2010

Pour l'honneur d'un Nohaum (Teaser)

***Cette novella s'est méritée, lors du Congrès Boréal 2011, le prix Aurora-Boréal 2011 de la meilleure nouvelle. Plus d'informations ici.***Avec l'autorisation des éditeurs, voici le début de la novella Pour l'honneur d'un Nohaum (genre: science-fiction), qui sera disponible très bientôt dans le numéro 176 de la revue Solaris (automne 2010).






Pour l'honneur d'un Nohaum


par Philippe-Aubert Côté


1


Débordant des gradins, les Ourags excités inondent l’amphithéâtre d’odeurs musquées. Ter-Holf dresse le museau pour mieux les flairer : en contrepoint, il décèle ces émanations fantômes que laissent parfois sourdre les pierres, souvenirs des disciples qui ont imprégné ces lieux de leur odeur.

Ter-Holf reporte son attention sur son adversaire. L’Ourag au pelage rayé possède le tiers de son âge et pèse une fois et demie son poids. Il l’a sélectionné pour ses exhalaisons monolithiques de testostérone. Ter-Holf lui donne un bâton, en prend un pour lui-même, puis balaie les gradins bondés du regard : « Nous assignons à chaque être ses “sons propres”, dit-il d’une voix forte. Un pour le stimuler, un pour le séduire, un pour le paralyser. Nous, Ourags, modulons une vaste gamme de sons qui peuvent paralyser ou distraire notre ennemi. »

Il claque des griffes. L’adversaire tente de lui faucher les jambes avec son bâton. Ter-Holf bondit par-dessus et atterrit à l’autre bout de l’arène. Au passage, il a lâché un cri dans les oreilles de son assaillant. Une seule impulsion percutante.

Son adversaire se fige.

Ter-Holf rebondit du premier gradin pour l’écraser au sol.

Un silence impressionné règne sur l’assistance, puis les applaudissements éclatent, mêlés d’aboiements admiratifs, comme des rires.

Alors qu’un médicaide accompagne le vaincu abasourdi, Ter-Holf passe une main dans sa crinière. Ces applaudissements… Comme les tirs répétés d’une arme. Tir répété. Odeur de mort. Les Russes.. Sa mère qui lui recommande de rester attentif aux sons de la forêt… De guetter l’arrivée des troupes de la mort de Verevkine…

Ter-Holf s’ébroue et annonce la fin du cours.

Tandis que l’amphithéâtre se vide, un jeune Ourag se détache de la foule et descend vers lui. Un officier de la Chefferie, à en juger par son uniforme noir et ses décorations argentées, mélange d’insignes ourags et d’écussons de l’Union Néo-Européenne. Pelage gris strié de noir, crinière d’ébène, deux longues tresses qui partent des oreilles pointues et descendent de chaque côté des bou-tons fermant l’uniforme… Qui d’autre que le Commandant Rowler ?

« Vous voir à l’œuvre me rappelle mon passage sur ces gradins », lui dit le jeune officier en souriant.

Les deux Ourags se saisissent l’épaule gauche et glissent leur museau au creux du cou, dans une étreinte fraternelle. L’odeur de Rowler est toujours aussi bigarrée, dominée par ce musc de mâle robuste. Au flair, sa santé et sa force semblent encore bonnes.

« Tes fesses devaient être douloureuses, avec tous les coups de bâtons que j’y ai donnés, Rowler. Allons discuter dans mon bureau.

— Volontiers. »

Ter-Holf l’introduit dans ses quartiers spartiates. Il ne se lasse jamais des solides bâtiments anguleux de la citadelle d’Affnarr, perchés à même le flanc des Alpes, que l’on aperçoit par l’unique fenêtre. L’une des plus anciennes forteresses ouragues qui, après avoir prolongé vers le ciel chaque aspérité de la montagne, s’agrandit maintenant vers le bas. Une cité en croissance, dont les matériaux proviendront d’anciennes villes humaines.

Ter-Holf invite Rowler à prendre le siège du visiteur; lui-même s’installe dans son fauteuil préféré, posant ses bottes-sandales sur un tabouret. Le jeune officier promène un instant son regard sur les vieilles armes et les uniformes qui encombrent l’endroit. Il flaire la collection de crânes : « Humains ?

— Oui. Des adversaires durant la guerre. Des adversaires valeureux ou détestés. Quelles nouvelles m’apportes-tu ? »

Rowler sort une holofeuille de sa serviette et l’active.

« La Chefferie se réjouit que vous vous joigniez aux expéditions de recyclage. Celles-ci nous conduiront dans des territoires retournés à l’état sauvage depuis l’hyperchaos et nous manquons de bons chefs de sécurité. Nous vous accordons votre souhait de joindre la mission de Moscou… Pourquoi Moscou ?

— Pour pisser sur la tombe de Verevkine, si on la trouve. »

Rowler aboie un rire : « Au sujet de votre… syndrome de stress post-traumatique. Je doute que votre épisode de torture par les Russes vous tourmente toujours, mais je dois poser la question : le fait de vous retrouver à Moscou risque-t-il de nuire à notre entreprise ?

— Je résiste à ces souvenirs, Rowler. Ne t’inquiète pas pour la tranquillité de l’expédition.

— Et de mon Ourague.

— Ton Ourague ?

— Ma promise sera votre commandante. Arhiann, la fille du chancelier Arnwalf… »

Le torse de Rowler se bombe avec une émanation de fierté.

« Tu n’as pas encore fondé ta lignée ? demande Ter-Holf.

— Après Moscou. C’est la dernière mission d’Arhiann. Elle regrettera de ne plus voyager, mais nous avons un pays à construire. Et à peupler. »

Ter-Holf se renfonce dans son fauteuil. Que ne donnerait-il pas pour assurer sa descendance avec une Ourague. Damnés soient les humains qui l’ont stérilisé, avec leurs armes chimiques!

« Cette Arhiann… C’est la fille d’Arnwalf, le chancelier “réformiste” ?

— Oui. Elle s’est illustrée dans des missions d’assistance aux communautés en détresse. Elle est qualifiée pour une mission bio-archéologique. »

Le comble! Une jeune capitaine qui n’a dirigé que des missions de bienfaisance!

Rowler reprend : « Je vous laisserai toutes ces informations, mais voici l’essentiel. Vous serez responsable de la sécurité à bord du navire terrestre Awernarr, sous le commandement d’Arhiann. Vous aurez sous votre commandement dix-huit Ourags – soit trois sergents dirigeant chacun une équipe de cinq soldats. Il y aura l’équipage habituel : navigateurs, ingénieurs, cuisiniers, personnel médical… Plus une section “biologie” de quatre scientifiques pour étudier les “fantômes”. Ces fantômes vous inquiètent-ils ?

— Je ne crois pas au surnaturel, répond Ter-Holf. Il y a une explication rationnelle.

— C’est aussi mon avis, même si le phénomène a de quoi troubler. Pensez-y : par deux fois, des néomorphes terrassés par d’étranges visions dans les anciens pays postsoviétiques, comme si les lieux projetaient leurs souvenirs pour chasser les intrus… Espérons que notre expédition sera plus chanceuse que les précédentes. L’équipe scientifique chargée d’étudier le phénomène sera dirigée par un Phyto, le Dr Bolster.

— Un Phyto. Nous devrons éviter les légumes au dîner. »

Ils rient. « Enfin, poursuit Rowler, la section “archéologie”, chargée de cartographier Moscou en vue de son recyclage. Composée d’apprentis ourags, elle sera coordonnée par un ethno-archéologue qui a participé au recyclage de plusieurs villes… Neptah Horakthy. Il nous vient d’outre-Atlantique : l’Hégémonie Néo-Américaine nous le prête comme instructeur.

— Neptah… Horakthy ? Ce nom de famille…

— C’est un Nohaum, du nord de l’Hégémonie.

— Ah, murmure Ter-Holf.

— Un problème ?

— Non. Enfin… Je me méfie des Nohaums.

— Ils effraient, mais…

— Ce n’est pas qu’ils m’effraient. Ils sont… Je ne sais pas. Des ordinateurs vivants incapables de se reproduire sans machines, qui déduisent votre “schème émotionnel” grâce à leur “cryptovision” alors que vous, vous ignorez s’ils vous maudissent derrière leur masque…

— Ils me déconcertent aussi, concède Rowler avec une petite grimace. Un dernier détail. Comme nous en avons discuté, vous assurerez le commandement de l’Awernarr en cas de problème. Je n’ai rien d’autre à ajouter. Le départ aura lieu dans un mois et demi, début juin. Le réchauffement a diminué la longueur et l’intensité de l’hiver russe, mais tenons pour acquis que l’été dure de juin à août. Des questions ?

— Je peux rapporter le crâne de Verevkine, si je le trouve ? »

* * *

Laissant au cyborg le soin d’installer la statue du Général Lee dans la soute du coléoptère, Neptah scrute le ciel obscurci. Alors qu’un tonnerre avant-coureur roule au loin, quelques pieds-de-vents trouent la couche nuageuse, caressant de leurs faisceaux lumineux les décombres de la Nouvelle-Orléans.

« Magnifique et lugubre, tu ne trouves pas ? lance Neptah au cyborg.

— Je trouve surtout qu’il faut rentrer avant que le ciel ne nous tombe sur la tête. »

Neptah réprime un soupir. D’habitude, les cyborgs gardent en eux-mêmes leur dédain pour l’archéologie – un travail d’éboueurs, disent-ils – sauf celui-là, toujours pressé de rentrer. Comment les cyborgs peuvent-ils rester indifférents devant ces murs émiettés et ces cratères, toutes ces cicatrices qui racontent les affrontements passés entre humains et néomorphes ? À travers les borborygmes des nuages, on entend presque l’explosion des bombes, le crépite-ment des balles et la dégringolade des fragments de béton…

Quel enfer devait régner ici jadis – ici et sur toute la Terre. Les derniers humains parlaient ‘‘d’Apocalypse’’. Le terme retenu par les néomorphes est plus approprié : hyperchaos. Un chaos mondial, un enchaînements de guerres et de catastrophes climatiques qui avaient permis aux cyborgs, homme-animaux et autres néomorphes de remplacer les humains. Cruelle ironie : c’était en partie pour empêcher une posthumanité de naître que les humains avaient dé-clenché ces guerres.

« Général Lee arrimé, dit le cyborg en refermant la soute. Tu as fini ton inspection ? »

Sans répondre, Neptah avance au centre de la clairière et passe en mode cryptovision. La végétation lui paraît soudainement impressionniste, révélant sous l’humus devenu translucide une couche d’asphalte morcelée. Un ancien carrefour giratoire, dominé autrefois par le général sudiste. Rien d’intéressant à espérer en dehors de cette sculpture.

Déçu, Neptah revient en vision normale et retourne au coléoptère – un engin qui porte bien son nom, trapu comme un scarabée sur ses petits trains d’atterrissage. Neptah glisse un tube de nutri-fluide dans sa bouche à travers les fentes de son masque. S’échiner à extraire une statue des ronces mérite bien une friandise.

« L’orage approche, s’impatiente le cyborg. Tu veux que la foudre nous grille ? »

Quel grognon, celui-là! Neptah a à peine le temps d’embarquer que l’étroit cockpit se referme. Le cyborg actionne les moteurs : sifflement de l’hélium emplissant la charpente creuse du coléoptère, oscillations lorsque celui-ci s’arrache du sol, vrombissements du propulseur vertical… Neptah regarde la clairière s’éloigner, puis reporte son attention vers l’avant lorsqu’ils dépassent la cime des arbres. Les pieds-de-vents relient toujours la terre au ciel, gigantesques piliers de lumière entre lesquels le coléoptère se faufile, minuscule.
Au loin, la masse du léviathan occupe l’horizon obscurci. De loin, il ressemble à un gigantesque animal annelé qui aurait rampé hors du Mississippi pour se repaître de la Nouvelle-Orléans. Léviathan. Un autre nom approprié – et doublement! – pour la gigantes-que station de recyclage. Nul besoin, pour Neptah, de consulter ses mémoires externes pour se rappeler : depuis le début des opéra-tions de recyclage, le plus humble des néomorphes connait ce ser-pent titanesque échappé des mythologies humaines. Léviathan, le dévoreur de mondes. Oui. Les unités mobiles parcourent la Nouvelle-Orléans, pulvérisent les immeubles en ruines, les rues et les monuments sans valeur et rapportent les débris au léviathan qui les digère pour les restituer sous forme de poudre de béton, de lingots métalliques, de pâte de bois…

Navrant que les villes d’une race entière, fût-ce celle des humains, disparaissent recyclées. Navrant mais nécessaire : l’hyperchaos a tout ravagé et les néomorphes doivent construire leurs propres cités en exploitant au minimum des ressources terres-tres déjà appauvries.

Un voyant clignote sur le tableau de bord. Sans négliger le pilotage, le cyborg annonce : « Psychom pour toi. Toth. »

Toth ? Neptah déroule un câble neural de sa manche et l’insère dans le psychom du tableau de bord. Fermer les yeux une seconde, laisser le contact s’établir, les rouvrir…

Une terrasse virtuelle remplace le cockpit. Table basse, chaises longues, une profusion de plantes. Les nouveaux gratte-ciel argentés de Montréal se découpent sur le soleil levant, le plus haut couronné de grues. Toth attend près du parapet, tourné de trois quarts. Vêtu d’une élégante vareuse pourpre, il hume l’air à travers son masque, ses mains gantées croisées dans le dos.

« Une psychom avec vous me déconcerte toujours, père, remarque Neptah. Ici, je ne peux voir à travers votre masque avec la cryptovision. J’ignore si vous souriez. »

Un rire jaillit du masque alors que Toth se retourne : « Je souris toujours en ta compagnie, fils. Comment vas-tu? On me dit que tu récupères une vieille statue, ce matin ?

— Du Général Lee. Celui de la première guerre de Sécession, en 1861. Il y a peu d’objets intéressants pour nos musées : le recyclage de la Nouvelle-Orléans est trop tardif. Végétation et humidité ont pourri les pièces dignes d’intérêt. »

Toth s’assoit en travers d’une des chaises longues, coudes appuyés sur les genoux et mains jointes à la hauteur de son masque. « Je veux te souhaiter bon voyage. Je suis vraiment fier que l’Hégémonie te prête à l’Union Néo-Européenne. Tu pars demain ?

— Oui. Je gagne d’abord Londres; ensuite, le pays ourag. C’est une chance incroyable : voir les villes européennes qui ont façonné l’ancien occident!

— Un de nos ambassadeurs auprès de l’Union m’a dit qu’aucun candidat ne voulait de la mission de Moscou, sauf toi. Pourquoi ? Cette mission est… particulière. Elle doit étudier les fameux fantômes…

— Ne vous inquiétez pas pour moi, père. Aucun de mes collègues ne craint ces prétendues visions. Ils rechignent plutôt à l’idée d’enseigner la cartographie aux Ourags.

— Les Ourags, bien sûr. Une race guerrière. Et fière jusqu’à l’arrogance.

— De la part de l’ancienne élite des soldats russes, l’humilité serait étonnante. Je suis disposé à les supporter parce qu’il y aurait encore des humains à Moscou. Je serais curieux d’étudier ceux-ci. »

Un grésillement. Des raies lumineuses traversent la terrasse. « Le psychom hoquette, dit Toth. C’est de mon bord ou du tien ?

— Il y a un orage sur la Nouvelle-Orléans. Ça doit interférer… »

Le grésillement se mue en un sifflement strident. Des formes translucides envahissent la terrasse. Quelle est cette sensation… Comme des pensées issues d’une présence. Une présence qui les épie. Un autre Nohaum. Tephren ?

Le sifflement disparaît avec les formes vaporeuses. Toth maugrée : « Je déteste quand ça se produit…

— Père! Tephren nous écoute en ce moment!

Toth se redresse, puis ses épaules s’affaissent : « Je… Ne sois pas vexé. Ton autre père voulait t’entendre. Tu pars pour une région dangereuse, c’est normal qu’il…

— Tephren! coupe Neptah. Viens donc me voir en face si tu l’oses! »

Neptah attend. Rien. Aucune manifestation.

« Je vois que je suis indigne de tes égards. Et bien je peux m’en passer. Comme toujours!

— Neptah, ne sois pas si dur avec lui », plaide Toth.

Pauvre Toth. Comment un fonctionnaire si haut placé – si puissant! – dans l’administration de l’Hégémonie peut-il être l’amant dépendant et le servile intermédiaire de Tephren ?

« Je suis navré, père. Je ne peux poursuivre cet entretien. »

Toth pose délibérément une main sur son épaule; leurs avatars s’interpénètrent. « Je t’aimerai toujours, fils. Peu importe la voie que tu as choisie. »

Neptah coupe la communication.


© 2010 Philippe-Aubert Côté et Revue Solaris.


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5 commentaires:

La tête dans les étoiles... a dit…

Bien hâte de lire cette version défénitive !!

Caro :-)

Philippe-Aubert Côté a dit…

Tu vas en être capable après avoir souffert la première version? ;-)

Gen a dit…

Ouf! Je viens de trouver le temps de le lire au complet! lolol!

Bon, bien hâte de lire la suite. :)

Dommage que ça se situe si loin après "Le premier de sa lignée" par contre. J'aurais pris d'autres aventures des premiers néomorphes!

Philippe-Aubert Côté a dit…

Ça viendra, ça viendra: j'ai, dans mes cartons, d'autres amorces de nouvelles qui s'intercalent entre l'époque d'Ugo et celle de Neptah :-) Et quelques unes situées près de mille ans après :-p

Faut juste trouver le temps... :-( À moins qu'on me commande un recueil de nouvelles un jour, mouhahaha! :-D

Philippe-Aubert Côté a dit…

Et pour la longueur, c'est vrai que ce teaser est plus long que les autres -- il était court au début mais je trouvais que c'était incomplet. Puis je me suis dit que comme c'était une novella, je pouvais bien mettre un plus gros extrait... :-p