mercredi 10 août 2011

"La magnificence des oiseaux" de Barry Hughart… et "Capitaine Sindbad", son inspiration?

C’est suite au billet que Laurine Spenher a publié récemment sur Fractale Framboise que j’ai lu La magnificence des oiseaux (Bridge of birds) de Barry Hughart. Je me demandais récemment comment faire pour écrire une histoire « rocambolesque » et le billet de Laurine, combiné à quelques informations glanées çà et là, m’a convaincu que le roman de Hughart pouvait correspondre à ce que je cherchais. J’ai donc lu.

Et cela fait un bail que je ne me suis pas autant amusé en lisant un livre!

Je vous renvoie au billet de Laurine pour le résumé. Ici je dirai seulement que je me suis roulé par terre tout le long, j’ai éclaté de rire à six ou sept reprises et l’un des rebondissements à la fin m’a tellement (agréablement) surpris que j’ai lancé le livre à travers le salon en m’écriant « Ah le salaud! Il m’a eu! » — avant de me précipiter pour récupérer l’ouvrage et poursuivre ma lecture… C’est du bonbon ce roman et c’est totalement jouissif! Je crois que je vais ouvrir le portefeuille, même si le livre est un de ces infâmes Lune d’encre de Denoël, hors de prix. Mais comme je sais d’avance que l’intrigue est solide, les personnages savoureux et les situations impossibles (pour ne pas dire « bordél… ») dans lesquelles ils se mettent pour s’en sortir atteignent des sommets d’ingéniosité — Hughart était un grand auteur, c’est vraiment dommage qu’il ait cessé d’écrire. Je ne sais pas si le roman va plaire à tout le monde (nombreux zigzags dans l’intrigue vraiment non linéaire, mais construite avec une rigueur à décoiffer), mais en tout cas, il risque de faire sourire, minimum. Je le recommande vraiment.

(Attention : spoilers)

Dans ma lecture, je me suis posé certaines questions sur l’origine des idées d’Hughart pour ce roman, parce que j’y ai vu de nombreuses similitudes avec un film de Byron Haskin, Captain Sindbad (1963), que je connais depuis ma plus tendre enfance. Je suis prêt à mettre ma main au feu qu’Hughart a vu ce film il y a longtemps et qu’il y a pigé quelques idées pour La magnificence des oiseaux. Et je ne parle pas d’une ou deux vagues ressemblances… Vous pouvez visionner plus bas la bande annonce du film sur youtube, dans laquelle on voit la plupart des scènes dont je fais mention dans la suite de ce billet.

Captain Sindbad est un long-métrage kitsch (du genre et de l’époque « Ray Harryhausen ») qui a vraiment mal vieilli, mais personnellement, si j’avais à faire le remake d’un film, c’est celui-là que je choisirais. En effet, l’histoire à la base est très originale et surtout très solide; je crois que c’est le reste de l’œuvre (décor, casting, costume, couleurs criardes, effets spéciaux moches…) qui en fond un film moyen sur le bord du médiocre (sur le bord parce qu’on peut excuser l’époque et le manque de moyens). Si Frédérick Durand ne l’a pas vu, ça devrait le faire rire : ce n’est pas de l’épouvante, mais c’est sûrement psychotronique :-)

En lisant La magnificence des oiseaux, j’ai pensé à Captain Sindbad une première fois lors Bœuf Numéro Dix, Maître Li et leur acolyte sont prisonniers d’une ville fantôme où rôde une main géante et invisible qui les pourchasse — de la main, ils ne voient que les empreintes dans le sable. Or, dans le film, Sindbad (Guy Williams) doit, dans l’arène d’un cirque, affronter un béhémoth invisible dont on ne voit que les empreintes. Plus loin, il doit dérober un artefact qui est protégé par une main géante qui cherche à l’écraser. Sur le coup, je me suis dit « Ah ben. C’est drôle. »

Mais… Un peu plus tôt, les deux héros ont dû comparaître devant le maléfique Duc de Chin, un tyran qui porte le masque d’un tigre, pour recevoir une condamnation à mort. Bœuf Numéro Dix s’empare d’une hache et la plonge dans le cœur du despote, qui reste bien vivant et se moque de lui. Dans Captain Sindbad, le héros comparaît devant le diabolique El Khérim (Pedro Armendariz). Il s’empare d’un sabre et le plonge dans le cœur du tyran… qui reste bien vivant, rit et retire lui-même la lame de sa poitrine en faisant remarquer qu’elle n’est pas maculée de sang. (« Ah ben », me suis-je dit.)

Et là, plus loin dans le roman de Hughart, on découvre que le Duc de Chin est invulnérable parce que suite à une opération magique, il a fait retirer son cœur de sa poitrine pour le mettre en sûreté ailleurs (expliquant pourquoi le coup de hache de Bœuf Numéro Dix est resté sans effet.) Or, dans Captain Sindbad, le vilain El Khérim a lui aussi fait retirer son cœur (expliquant le coup du sabre immaculé) qu’il a dissimulé en haut d’une tour lointaine qui se dresse au cœur d’une région interdite grouillante de monstres et d’horreurs inimaginables. Sinbad et ses hommes devront traverser la zone interdite s’ils veulent détruire le cœur du tyran.

Le Magicien-Ludion
Là, je me suis dit : « Ça fait beaucoup ». Et ce n’était pas tout : deux autres scènes entre le roman et le film ont des similitudes frappantes. Dans la confrontation finale, le Duc de Chin se métamorphose en toutes sortes d’animaux ou de monstres pour échapper à Bœuf Numéro Dix. Dans Captain Sindbad, le célèbre marin doit aussi capturer un magicien-ludion qui enchaîne les métamorphoses pour tenter de lui échapper. De plus, dans l’ultime scène du film, qui se déroule au sommet de la tour abritant le cœur d’El Khérim, le précieux organe est jeté à terre, tout palpitant, au cours du duel au sabre qui oppose les deux antagonistes. Contre toute attente, c’est le magicien-ludion, qu'on croyait tout à fait peureux et inoffensif, qui s’empare du cœur et tue El Khérim — à l’époque ce détail m’avait marqué et j’en ai gardé une leçon : pas besoin que le héros de l’histoire soit celui qui tue le méchant, ça peut aussi être le ludion. Dans La magnificence des oiseaux, on a une scène à peu près semblable, où le cœur du diabolique duc est jeté au sol, palpitant, avant d’être dévoré par des chiens.

Le triomphe du Ludion contre le Méchant...

Étonné par ces coïncidences, j’en déduis qu’Hughart a déjà vu ce film et y a puisé de nombreux éléments… mais personnellement, ça m’a amusé :-) Et je n’en ai pas moins aimé le roman pour autant, que je recommande chaudement. Si certains sont tentés par Captain Sinbad (disponible en DVD "impression sur commande" via amazon), il faut écouter le film avec une bonne dose d’indulgence et surtout en réglant les couleurs de la télévision pour que ce soit en Noir et Blanc. Parce que les couleurs sont yiiissssh. J’ai déjà montré ce film à des amis qui l’ont trouvé pas pire en Noir et Blanc (pas pire que beaucoup d’autres films de la même époque), mais dès qu’ils ont vu les couleurs…


7 commentaires:

Pierre-Luc Lafrance a dit…

C'est drôle que ce livre revienne dans l'actualité, car il détient le record de longévité dans ma pile "à lire"...

Je crois bien qu'avec les derniers commentaires que j'ai lu, il va réussir à en sortir.

Je termine Berlin-Bangkok de Jean-Pierre April et je m'y lance.

Gen a dit…

Le coup du coeur qui n'est pas dans la poitrine du méchant, c'est un motif assez classique des vieux contes.

Par contre, le traitement qui en est fait semble en effet très semblable dans les deux oeuvres.

Tu suggères le film ou le roman? lol! ;)

Philippe-Aubert Côté a dit…

À Pierre-Luc: mets-le en haut de ta pile :-)

À Gen: si tu veux avoir une oeuvre qui fait rire parce qu'elle est bien faite, choisis le livre. Si tu veux avoir une oeuvre qui fait rire parce qu'elle est mal faite ou kitsch (tout en reconnaissant le potentiel inexploité...), alors écoute le film :-)

Avec les horcruxes de Harry Potter, on a aussi une variation du coup du coeur hors de la poitrine, tiens donc...

Gen a dit…

Le coeur a toujours été important dans les mythes et les mythologies. Les Égyptiens croyaient qu'il devait être pesé pour décider du destin des défunts. Les Amérindiens mangeaient le coeur de leurs proies pour acquérir leur courage. Je crois que les histoires de coeur placé ailleurs que dans la poitrine se retrouvent surtout chez les Celtes et les Scandinaves, mais faudrait chercher...

Philippe-Aubert Côté a dit…

Dans la vieille série "storyteller" il y avait un truc de ce genre je crois: un géant qui avait remplacé son coeur par une ruche de guêpes: du coup il était invulnérable mais plutôt irascible... :-)

Gen a dit…

Ça c'était la série avec le vieil homme et le chien qui racontait des histoires au coin du feu?

Si oui, j'adorais cette série-là! :) Sais-tu si elle existe en DVD quelque part?

Et oui, en effet, dans l'une des histoires un géant avait caché son coeur hors de sa poitrine. :)

Philippe-Aubert Côté a dit…

Oui, c'est la série de Jim Henson avec un vieux conteur au coin du feu et son chien -- je crois que c'était John Hurt (hypermaquillé) qui faisait le conteur?

Je pense qu'il y a un DVD de la série: en tout cas j'en ai vu au Wal Mart de Chicoutimi il y a quelques années; faudrait voir si c'est encore disponible ou réédité...

Quelle série merveilleuse c'était :-) Et j'espère que le lancement d'Hanaken s'est bien déroulé :-)