mardi 6 septembre 2011

Prodigieuses créatures -- Tracy Chevalier

Quatrième de couverture:

« La foudre m'a frappée toute ma vie. Mais une seule fois pour de vrai. »

Dans les années 1810, à Lyme Régis, sur la côte du Dorset battue par les vents, Mary Anning découvre ses premiers fossiles et se passionne pour ces « prodigieuses créatures » qui remettent en question les théories sur la création du monde. Très vite, la jeune fille issue d'un milieu modeste se heurte à la communauté scientifique, exclusivement composée d'hommes. Elle trouve une alliée en Elizabeth Philpot, vieille fille intelligente et acerbe qui l'accompagne dans ses explorations. Si leur amitié se double de rivalité, elle reste, face à l'hostilité générale, leur meilleure arme.

Avec une finesse qui rappelle Jane Austen, Tracy Chevalier raconte, dans Prodigieuses créatures, l'histoire d'une femme qui, bravant sa condition et sa classe sociale, fait l'une des plus grandes découvertes du XIXe siècle.


Commentaire:

De Tracy Chevalier, j’avais apprécié La jeune fille à la perle, le roman derrière le magnifique film de Peter Webber. Récemment, je suis tombé sur son dernier roman en format poche, Prodigieuses créatures. L’image de ces deux dames anglaises sur la plage, occupée à regarder quelque chose à leurs pieds, m’a intrigué. Comme le résumé parlait de fossiles, des débuts de la paléontologie en plus de femmes savantes en butte à la société scientifique (et masculine) de l’époque, je me suis renseigné, puis j’ai ouvert le portefeuille. Disons que je caresse le projet d’écrire une histoire avec une suffragette qui s’intéresse aux sciences naturelles, et que comme j’avais bien aimé La jeune fille à la perle

…et je n’ai pas regretté mon achat!

Voilà un livre qui s’adresse à ceux qui aiment les romans historiques et psychologiques, et aussi à ceux qui s’intéressent à la paléontologie et l’histoire des sciences. Mary Anning est en effet celle à qui l’on doit la découverte des premiers spécimens de dinosaures marins (ichtyosaures et de plésiosaures), pavant ainsi la voie à toutes les recherches scientifiques qui allaient constituer, pour Darwin, un terreau fertile pour construire sa théorie de la sélection naturelle. Et pourtant, il ne s’agissait pas d’une scientifique! Certes, c’était impossible dans les années 1810-1820 porteuses des séquelles des guerres napoléoniennes, mais ce qui m’a frappé, c’est comment, au début, Mary Anning et Elizabeth Philpot chassent les fossiles par profit ou par distraction avant de basculer dans l’activité scientifique la plus sérieuse, prenant peu à peu conscience des implications théologiques de leurs découvertes. La reconstitution d’époque est très bien faite : elles grouillent de ces détails qui font « vrai » et de personnages colorés, que le lecteur au courant des sciences de l’évolution reconnaîtra avec plaisir : Charles Lyell, Cuvier, William Buckland... (Si la connaissance de ces noms n’est pas nécessaire pour comprendre le roman, elle apporte un plaisir supplémentaire). Je me suis attaché aux deux personnages principaux, partageant leur passion pour la découverte, mais aussi les obstacles auxquels ils se heurtent — chasser les fossiles n’étant pas une activité convenable pour des dames de l’époque.

Toutefois, il ne faut pas s’y tromper : malgré le quatrième de couverture, le roman ne conduit pas à une sorte de paroxysme soulevé par les découvertes des deux femmes. À le lire, on s’attend presque à ce que les remises en question théologiques soulevées par les découvertes de Mary et Elizabeth créent une véritable révolution, choquant le clergé et conduisant à des débats explosifs comme ceux ayant entouré la parution des œuvres de Darwin. On s’attend presque à voir les deux femmes devoir aller débattre leurs idées devant une communauté scientifique masculine. Ce n’est pas le cas : historiquement, de telles controverses n’ont pas eu lieu et malgré les libertés (obligatoires) prises avec l’Histoire, Tracy Chevalier n’a pas cherché à trahir cette dernière. Par conséquent, Prodigieuses créatures reste surtout un roman psychologique, tout en retenue : on s’intéresse plus à la vie de deux protagonistes, leurs rivalités amoureuses, les impacts de leur vie qui s’oriente vers les sciences naturelles sur leur psychologie, etc. On peut même dire, en un sens, que le roman n’a pas de fin. Dans La jeune fille à la perle, l’intrigue se terminait (grosso-modo) par le départ de Griet de la maison des Vermeer (même s’il y a un épilogue). On sentait, dans ce roman, un début, un paroxysme, et une conclusion. Dans Prodigieuses créatures on s’écarte de ce schéma, même si quelques « péripéties » marquent l’intrigue (notamment la contestation par Cuvier de l’authenticité du plésiosaure trouvée par Mary). Quand j’ai terminé le roman, j’ai songé à ces films biographiques où, quand le film se termine, on a droit à un texte qui nous dit ce que les protagonistes sont devenus plutôt que de le montrer. Comme de fait, le roman se termine de cette manière : il y a la fin, puis c’est dans les remerciements qu’on apprend ce qui est arrivé par la suite à Mary et Elizabeth. Certains lecteurs trouveront peut-être cette fin bâclée, mais si on envisage le roman comme une histoire psychologique plutôt qu’une biographie (une histoire de « personnages » comme dirait tonton Scott Card), ça peut marcher : à la fin du roman, les tensions psychologiques entre les personnages sont en effet réglées, mais leur vie est loin de se terminer, bien au contraire.

N’empêche, j’ai bien aimé ma lecture :-) Avec lui, j'ai passé deux jours de vacances dans le Lyme Regis des années 1810-1920, et cela faisait un bail que je n'étais pas allé au bord de la mer :-) Ça change des romans de SFF... tout en apportant une foule de petites idées intéressantes pour de futures histoires. Aussi, j’ai vu que Tracy Chevalier a écrit un roman spécifiquement sur les suffragettes. Je vais sûrement le lire dans un avenir proche…

Pour ceux que ça intéresse, via le site de l’auteure, on peut accéder à un dossier complet vraiment trippatif sur les coulisses de roman (les lieux, les personnes réelles, les sortes de fossiles mentionnées, etc.) On voit que Tracy Chevalier a eu la piqûre… :-)

8 commentaires:

Gen a dit…

J'ai adoré la jeune fille à la perle moi aussi, mais ensuite j'ai été très déçue du livre suivant que j'ai essayé (quelque chose à propos d'une femme en bleue je crois). Là, par contre, tu me donnes le goût d'essayer celui-ci! :)

Cela dit, roman psychologique n'exclut pas, il me semble, une conclusion digne de ce nom...

Philippe-Aubert Côté a dit…

Si tu le lis, tu risques d'entendre une voix bien connue te murmurer à l'oreille: "Ça serait pas mieux en "il"?"

:-)

Gen a dit…

Je dois admettre que c'est très rare que j'ai cette pensée en lisant un roman, sauf quand visiblement l'auteur a fait un drôle de choix (où quand on nous plogue un chapitre en IL après des chapitres en JE)

Philippe-Aubert Côté a dit…

Il y a un fort risque pour "Prodigieuses créatures": la narration est en "double je"... Comme dans la première version d'un certain roman jeunesse ;-)

Gen a dit…

Ah ouais, là je dois dire que ça grincerait sans doute! ;) Surtout si les voix sont pas très marquées.

Lily a dit…

Hmmmh, ça donne envie, je le réserve à la bibliothèque tiens. Merci ! :)

Lily a dit…

Eh bien voilà, je l'ai lu, d'une traite ce matin... j'aime les pierres et l'histoire des sciences, je connais aussi les fossiles et j'ai vraiment trippé tout du long avec cette histoire. Le caractère des personnages, le réalisme, et aussi la position des femmes de l'époque qui ne pouvaient être proches d'un homme sans chaperon. La détresse aussi de femmes sans mari, car à l'époque, hors du mariage point de salut. Une fresque intimiste excellente avec des personnages attachants. Merci pour cette belle découverte Phil ! Je vais le recommander à mon tour !:)

Philippe-Aubert Côté a dit…

Je suis vraiment ravi que ce roman t'ai plu, Lily :-D