vendredi 16 septembre 2011

Turangalilayoye!!!


Source: La Presse (Bernard Brault)

Soir de concert cette semaine. J’étais curieux de voir la nouvelle salle de l’OSM après tout le tapage médiatique autour de son inauguration, mais je n’étais pas pressé. Jusqu’à ce que j’apprenne, la semaine passée, que le premier concert de la saison régulière nous proposait la Turangalila-Symphonie d’Olivier Messiaen. Ah ben. Je me suis donc précipité.

Olivier Messiaen est un compositeur très particulier, c’est peu dire. Cet homme à qui l’on prête un mysticisme sans bornes a accouché de partitions très excentriques, n’hésitant pas à y inclure des rythmes et des sonorités tout à fait inhabituelles — je pense notamment à ses transcriptions des chants d’oiseaux (ornithologue amateur, Messiaen avait en effet transcrit le chant de plusieurs volatiles sur partitions pour ensuite les inclure dans ses œuvres). Pour le lecteur profane, je dirais que rien ne vaut l’écoute pour se faire une idée de l’étrangeté de sa musique. Attention : ça ne plaît pas à tout le monde, et je connais bien des musiciens, pourtant ouvert d’esprit, qui grimacent à la mention de ses œuvres.

Messiaen vers 1935
Personnellement, les œuvres de Messiaen ne me parlent guère — je pense au Quatuor pour la fin du temps qui me laisse dans l’indifférence. Mais suite à la remarque d’un mélomane invétéré de mon entourage, je m’étais intéressé à sa Turangalila-Symphonie (le mélomane en question m’ayant raconté que Matt Groening, le créateur des Simpson, était un admirateur de l’œuvre de Messiaen et que le personnage de Leela dans Futurama avait pour prénom « Turanga »…Hé hé) Sur un CD emprunté, j’avais découvert dans la Turangalila une œuvre complexe qui — ô surprise — voulait me dire quelque chose… Mais aucun doute que plusieurs écoutes allaient être nécessaire. Et que cette pièce là, il fallait l’entendre « en vrai ». Pour le reste, c’était bien du Messiaen : une œuvre étrange qui combinait plusieurs instruments exotiques — dont les fameuses Ondes Martenot, (l'un des premiers instruments électroniques, inventé en 1928, notamment employé pour les sifflements de soucoupes volantes dans les vieux films de SF -- on les entend dans le générique de Mars attaque!).


Dispositif pour Ondes Martenot semblable à celui employé au concert

Mais en vrai, joué par l’OSM, waouh! Quelle expérience! Ayoye!

La Turangalila en vrai, ce n’est pas de la musique, c’est un ouragan! Assis sur la mezzanine, j’ai pu observer toutes les parties de l’orchestre en fonction — c’est l’avantage des hauteurs : on voit l’orchestre comme un organisme géant donc chaque organe, tour à tour, en groupes ou en totalité s’anime pour ajouter leur contribution à la pièce. Et dans les moments paroxystiques, la musique atteignait une telle intensité que j’ai senti (ou cru sentir) mon siège trembler. En tout cas, mon front s’est couvert de sueur… Et j’étais incapable de me boucher les oreilles, moi si sensible aux décibels : on était tous trop extatiques dans le public pour réagir :-)

Mais aussi… Au cœur de l’ouragan, j’ai perçu des motifs. Cette Turangalila démesurée (80 minutes, 429 pages de partition!), en apparence si chaotique sur CD, est en fait méticuleusement ordonné. Il y a une logique derrière tout cela, des motifs qui me sont apparus avec une clarté incroyable. J’en ai même versé une larme… Messiaen m’avait rejoint. Je l’avais compris. Je ne dis pas qu’il y aura contact sur ses autres œuvres, mais à travers celle-ci, on a pu se comprendre :-)

Bien entendu, l’enthousiasme de l’OSM a contribué à l’effet : on sentait que les musiciens tripaient à jouer cette œuvre excentrique, et ils nous ont transmis leur passion! Les voir tous s’activer de concert (!) dans les moments forts était purement jouissif.

Quant à la nouvelle salle, elle est vraiment magnifique. Et chose qui m’a intrigué, elle est conçue de manière à ce que l’orchestre soit à une extrémité tout en étant entouré par le public, puisqu’il y a des gradins « derrière » l’orchestre. La prochaine, je dois essayer ça, assister à un concert de derrière l’orchestre. J’ai ressenti une impression d’intense convivialité : ce n’était pas le public assis à écouter l’orchestre — comme si on était dans une messe —, mais l’orchestre assis au cœur du public. J’ai repensé à l’époque où il n’y avait pas de musique « classique », « populaire » ou autre, mais seulement la musique que tout le monde allait voir, peu importe la richesse, et qu’on écoutait assis un peu partout dans les salles. Ça fait du bien. :-)

C’est juste dommage que, la topographie de la nouvelle salle aidant, bien des gens se sont esquivés entre les mouvements de la symphonie. La Turangalila était peut-être trop exotique pour les oreilles des auditeurs… Malgré tout, l’orchestre s’est mérité une franche ovation à deux reprises, au milieu et à la fin de l’œuvre, qui m’a rassuré : le public, en majorité, a apprécié l’expérience.

Bien entendu, j’ai acheté le CD le lendemain.

Pour ceux que ça intéresse, ce concert devrait être diffusé sur l’Espace musique de Radio-Canada dans les prochaines semaines. Ça pourra constituer une bonne occasion de faire connaissance de cette œuvre assez singulière. Mais entre nous, je crois que pour vraiment apprécier la Turangalila, il faut l’entendre « en vrai » au moins une fois…

Ci-dessous, une vidéo youtube avec Jean Laurendeau (en charge des Ondes Martenot lors du concert) qui explique comment fonctionne cet étrange instrument -- plus compliqué à manipuler qu'il n'y paraît.

4 commentaires:

Anonyme a dit…

C'était quelque chose, en effet. C'était la première fois que je sortais de l'OSM avec les oreilles qui tintaient tellement c'était fort! Note que s'il est vrai que Messiaen a développé un langage musical personnel facile à reconnaître, il s'inscrit aussi dans la musique des années 1950. Connais-tu la musique du film Au centre de la Terre? Ça a un petit côté Messiaen, avec les cuivres, les percussions lourdes, l'emploi d'orgues électroniques, ce qui était assez innovateur pour l'époque.
Joël

Philippe-Aubert Côté a dit…

Hello Joël,

Ah, c'est une comparaison judicieuse :-)C'est vrai que le générique de Voyage au centre de la terre a un côté Messiaen, avec ses gros cuivre puis son orgue. Et quand j'ai revu le film à la TV il y a quelques années (après avoir été longtemps sans le voir), la musique m'avait fait le même effet que du Messiaen: j'étais pas trop sûr si j'aimais ou pas, mais en réécoutant je voyais les motifs internes et aujourd'hui je ne peux imaginer le film sans cette musique. Les cuivres et les orgues suggéraient vraiment une descente vers l'Enfer... :-)

D'ailleurs, j'avais cru remarquer aussi certaines similitudes entre cette trame sonore (et la musique de Bernard Hermann en général) et Pacific 231 d'Arthur Honnegger : la finale de Pacific 231 me rappelait certains passages du film, les scènes près de la mer, dans l'Atlantide et l'éruption finale, si j'ai bonne mémoire. Ce ne serait pas étonnant: Hermann, Honnegger et Messiaen étaient actifs à la même époque...

Isabelle Lauzon a dit…

Wow! Tu as vraiment su transmettre ta passion dans ce billet! 80 minutes aussi intenses... C'est quand même quelque chose! Je retiens le titre de l'oeuvre, tiens! Au moins, pour en écouter un extrait... :)

Philippe-Aubert Côté a dit…

Ça risque de faire "Ayoye" :-) Mais si c'est un "Ayoye" positif... :-p