mercredi 2 novembre 2011

The people vs George Lucas

J'ai loué récemment le documentaire The people vs George Lucas (site officiel ici), sorti en DVD il y a quelques semaines. Le synopsis au dos de la pochette m’intriguait : on y déclarait George Lucas « cinéaste le plus controversé qui soit ». Pas que ses œuvres aient soulevé des critiques sociales révolutionnaires, mais parce que si on dénombre des milliers — des millions! — de gens qui portent la série Star Wars aux nues, un grand nombre de ces admirateurs détestent radicalement son créateur. Motifs des récriminations? Entre autres le mauvais goût montré par Lucas au moment de remonter sa trilogie originale — je peux comprendre : le petit numéro chanté qui fait « Muppet Show » au début du Retour de Jedi me reste encore en travers de la gorge…

Mettons cartes sur table : je suis un grand amateur de SF, mais pas de Star Wars — et encore moins de Star Trek, mais ça, c’est une autre histoire :-). Bon, d’accord, dans les nombreux DVD de SF que je possède j’ai également les DVD des épisodes 4-5-6 de Star Wars, plus celui du troisième, et je serais un fieffé menteur si je disais que je n’ai jamais éprouvé de plaisir à les visionner, qu’enfant ça ne m’a jamais rempli les yeux d’étoiles et qu’aujourd’hui je ne les réécoute plus. Mais voilà, je n’ai pas de figurines de Star Wars, pas de comics, pas de faux sabres lasers, je déteste plus ou moins la série animée sur la guerre des clones qui passe à Télétoon, etc. (Je suis admiratif devant toute l’imagination et la technique déployée dans cette série, mais déplore que ce soit au service d’un seul univers très typé…) Le seul truc de Star Wars que vous pouvez trouver chez moi, en dehors des DVD, c’est un livre (dédicacé) qu’un ami a écrit sur le sujet. Donc je ne suis pas un admirateur fini de Star Wars, mais j’étais curieux de voir ce que pouvait contenir un commentaire sur le sujet, alors j’ai loué.

Premier constat amusant : beaucoup d’entretiens présentés dans le documentaire ont été tournés au Palais des Congrès de Montréal lors de la World Con de 2009 — j’ai même reconnu avec nostalgie la file d’attente pour obtenir le coup de griffe avec Neil Gaiman. Mais j’avoue que pour un documentaire qui s’annonçait comme étant amusant, j’ai été un peu déçu. The people vs George Lucas n’est qu’un collage de fragments d’entrevues tournées ça et là, avec un fil conducteur quasi inexistant. Pendant près de 90 minutes on a le droit à une succession de geeks finis qui viennent encenser ou descendre l’Oncle George, entrecoupés de films amateurs (parfois géniaux, parfois « euh… ») qui caricaturent les principales scènes de la série. George Lucas lui-même n’apparaît que via de vieilles entrevues — mais ce n’est guère étonnant. Au moins, on peut avoir droit à quelques interventions pertinentes de gros noms comme Neil Gaiman, Gary Kurtz, David Brin, John C. Wright, Simon Pegg (qui reprend son personnage du film Paul pour tirer à boulet rouge sur Jar Jar Binks…). Quelques moments anthologiques sont au rendez-vous, comme des extraits de l’horrible Star Wars Holiday Special, une émission télévisuelle de deux heures diffusée en 1978 et d’un mauvais goût si flagrant que même l’oncle George a voulu l’effacer des mémoires. Certains films parodiques sont amusants, comme ce court-métrage qui parodie Misery, avec Lucas à la place de Paul Sheldon.

Malgré l’aspect décousu de l’ensemble, il y a quelque chose de fascinant dans ce documentaire : j’ai été surpris de voir jusqu’à quel point Star Wars est important pour un tas de gens, de voir les formes multiples et parfois exagérées que prend cette passion (figurine, mais aussi cosplays, films amateurs, fanfics, fanpics, etc.) Il est vrai que Star Wars a marqué un tournant dans l’histoire du cinéma, au même titre que l’œuvre de Tolkien dans le monde littéraire : c’était du jamais vu, et il n’est guère étonnant que des millions de gens en soient imprégnés à ce point.

En dehors du mauvais goût évident qu’on détecte derrière bon nombre de scènes refaites par Lucas dans le Star Wars original, et des faiblesses des trois « premiers » épisodes de la série, le documentaire pose quelques questions importantes sur l’éthique de l’art. Lucas s’est opposé dans les années 1990 à la colorisation des films en noir et blanc au nom du respect de l’Histoire, il est même l’un des principaux artisans de la numérisation des vieux films — pour les préserver de la dégradation des pellicules originales. Or, en réinventant les premiers Star Wars, il avait, paraît-il, l’ambition de faire disparaître les versions originales de sa trilogie. Or, qu’on le veuille ou non, Star Wars marque un tournant de l’histoire du cinéma, c’est un film historique. Un film historique peut-il être refait par son propre créateur? Bonne question. Pour Lucas, la réponse est claire : Star Wars est son œuvre, il peut en faire ce qu’il veut. Les fans pensent autrement : pour eux, Star Wars fait partie de la culture populaire, ils ont donc leur mot à dire. Et si Star Wars est une série de films historique, la modifier en cherchant à faire disparaître la version originale revient à vouloir réécrire l’histoire… Un crime de tyran!


Le fantasme de plusieurs fans...

Si le documentaire apporte quelques réflexions intéressantes, il passe à côté, je crois, d’une autre question importante : la passion des admirateurs de Star Wars envers leur œuvre fétiche n’est-elle pas exagérée? Je n’ai pas vérifié, mais The people vs George Lucas me semble avoir été tourné par des geeks pour des geeks (corrigez-moi si je me trompe!) soucieux surtout de poser une réflexion sur 1) le mauvais goût de Lucas et 2) la légitimité de retoucher une œuvre historique. Mais on aurait pu aussi se demander si l’ampleur des réactions soulevées par les atteintes de l’oncle George à son œuvre n’est pas exagérée. Il me semble qu’un regard extérieur aurait été le bienvenu.

En fait, il aurait manqué, je crois, une ou deux têtes dirigeantes à ce documentaire. Je me souviens de ce film sur le Heavy Metal que m’a montré un jour Jonathan Reynolds. Dans ce documentaire, un fan de Heavy Metal, anthropologue de formation, menait une enquête sur les coulisses de ce genre musical, un peu comme un explorateur partant à la découverte d’un territoire inconnu. J’aurais aimé une approche semblable pour The people vs George Lucas, par exemple un fan de Star Wars et un fan de SF (mais pas de Star Wars) qui vont enquêter pour comprendre l’étrange relation qui unit Lucas, Star Wars et ses hordes d’admirateurs. Cela aurait fourni un fil conducteur qui aurait permis de structurer l’ensemble et aurait rendu ce documentaire plus solide, à mon sens.

Amusant à voir, mais à la télévision, je dirais.

P.S. Combien de fois ai-je employé l'expression "mauvais goût" dans ce billet? Hum. Synonymes...

8 commentaires:

David Hébert a dit…

Intéressant cette réflexion sur la préservation d'un film devenu historique alors que c'est son créateur lui-même qui ne cesse d'en modifier le contenu. Et cette volonté de faire disparaître la version originale... Georges Lucas serait-il un Staline envers lui-même ? Un dictateur masochiste ? ;)

Philippe-Aubert Côté a dit…

Ou un vilain empereur Sith? :-)

Dans un autre domaine, quand un écrivain révise une oeuvre avant la republication de celle-ci chez un autre éditeur, personne ne se plaint :-) C'est vrai qu'entre le roman et un film...

Un autre cas me revient en mémoire: quand Ridley Scott a proposé son montage de Blade Runner. Il a fallu attendre la réédition spéciale en DVD en 2007-2008 pour redécouvrir la version originale. Je n'ai jamais eu conscience que quelqu'un lui ait fait des reproches et il me semble que la version d'origine de Blade Runner avait disparu de la circulation. Mais Blade Runner suscite-t-il le même genre de passion dévorante que Star Wars?

Cogito.

Gen a dit…

Ce billet aurait pu s'intituler : de l'importance du fil conducteur dans un documentaire.

Faudrait imaginer la même chose réalisé par Michael Moore! ;)

Cela dit... non, on n'a pas le droit de faire tirer Guido en premier!

Philippe-Aubert Côté a dit…

Ah oui, la fameuse scène refaite avec Guido qui tire en premier... :-)

Celle où Han Solo rencontre Jabba dans l'épisode 4 refait est vraiment ratée, aussi.

Alexandre Babeanu a dit…

Ouaille, comment, Guido ne tirait pas le premier??

Enfin bon, ton billet me semble rémuser le documentaire si bien que je ne vais sans doute pas le visionner ;) . Une affaire de geeks tout ça en effet, il me semble qu'il a d'autres choses plus importantes dans la vie.

Cela dit, je voudrais (re)souligner quelque chose que tu effleures dans ton ton billet: c'est que Lucas, en bon homme d'affaires, connait bien son public. Et son public, bin c'est pas forcémment le geeko-fan de 40 balais qui a vu Star Wars épisode 4 au cinéma en 1977 (comme moi), mais plutôt le gamin que j'étais à l'époque.

Mon fils, par exemple, n'a eu aucun problème avec Jar Jar Bings quand il a vu l'"épisode 1" (il avait 5-6 ans). Moi? J'ai juste haussé les épaules en me disant que, bon, c'était juste pas pour moi.

On notera également que les épdisodes 2 et 3 deviennent progressivement plus durs. Tout comme Annakin Vader, l'audience vieillit, faut donc s'adapter.

Pour conclure donc, me semble à moi que toutes ces critiques de Lucas sont hors sujet. Il savait très bien ce qu'il faisait, le bougre, et il s'en est mis plein les poches. Si l'édition de 1977 était effectivement révolutionaire, artistique même à maints égards, celle de 1999 est purement commerciale.

Philippe-Aubert Côté a dit…

En effet, Jar Jar Binks plaît surtout aux enfants : dans le documentaire, ils font l'expérience en comparante les impressions des geeks de 40 ans avec celles de leurs enfants. Si les parents détestent Jar Jar, les enfants l'adorent. Il y a une séquence ensuite avec Simon Pegg qui s'obstine avec un jeune enfant sur la valeur de ce personnage, très drôle :-)

Mais c'est un truc qui m'a frappé en écoutant le documentaires: je n'ai jamais eu l'impression, même enfant, que les épisodes 4-5-6 d'origine étaient destinés aux enfants, alors que le 1 oui. Lucas a vraiment travaillé en fonction d'un public particulier...

Démie Lune a dit…

Je viens seulement de voir ce billet; j'entre donc un peu en retard dans la mêlée...

Je dirais que si on regarde l'épisode 6 (anciennement le 3), avec un oeil d'adulte, les Ewoks, que j'ai adoré en malade enfant... Écoute, ils assomment-morts les Stormtroupers avec des roches sur leur casque, bref, toute la bataille dans les bois, super bof (avec des yeux d'adultes) ;o)

Je ne les trouve pas aussi "stressantes" que Jar-Jar, mais fait voir cette bataille à un adulte qui n'a jamais vu ni grandi avec les "vieux SW" et ils diront que toute cette séquence est risible! ;o)

Selon un documentaire que j'ai vu, l'oncle George explique qu'il refait les vieux tel qu'il les a "vu" à l'époque, maintenant que la technologie lui permet de rendre tel qu'il l'a vu. On y aura peut-être droit à nouveau en 2017 ;o)

Oui, c'est un débat incessant, dans le cinéma: ne pas toucher l'histoire, améliorer ou refaire?

Pour ma part, je ne suis pas contre les remakes. Les styles et la vitesse de narrations changent selon les modes, au cinéma (comme en littérature) et j'ai tendance à trouver les "classiques" fort ennuyeux par leur style de narration trop lente, leurs effets pourri et qui vieillissent le plus souvent mal...

Peu importe ce qu'on dira de Lucas, il a su faire son argent avec son truc! Ce qui en revient au débat qu'à lancé Guy Gavriel Kay à un Boréal 2006 ou 2007: "Penny dreadful or dime novel" : l'art facile et rapide pour l'argent, ou l'art pour l'histoire de l'art? ;o)

Philippe-Aubert Côté a dit…

Ah, les Ewoks!!! :-)