mercredi 22 février 2012

Eisenstein et Disney à l’origine des mangas et des anime?

Il y a quelques semaines, je suis allé assister à une conférence sur les origines du manga à la Bibliothèque Nationale. Présenté par Eiji Otsuka, mangaka bien connu, mais aussi professeur à l’Université de Kobe, la présentation avait suscité ma curiosité par son titre : L’alliance contre-nature entre Disney et Eisenstein.

Je savais déjà que le manga possède des racines occidentales. Les yeux mouillés des personnages de manga évoquent ceux de Betty Boop et Osamu Tezuka, le créateur d’Astro, était imprégné de culture occidentale. Une influence de la part de Disney? Pourquoi pas? Mais Serguei Eisenstein? Le réalisateur du Cuirassé Potemkine? Ah bon. Je suis donc allé voir. Et je suis revenu avec une dizaine de pages de notes :-)

Si je tente de synthétiser mes notes, avec toutes les erreurs possibles engendrées par la traduction simultanée japonais-français et les raccourcis du conférencier…

En gros, le terme « manga » renvoie originellement à l’art du dessin caricatural japonais, dont on retrouve des traces jusqu’au 8e siècle de notre ère. La mutation de cet art en « manga » tel qu’on le connaît aujourd’hui débute dans les années 1920, époque à laquelle plusieurs mouvements artistiques d’avant-garde apparaissent au Japon. Nombre de ces mouvements sont d’influence européenne. Notamment le constructivisme, courant artistique d'origine russe, qui fait l’éloge de la machine ouvrière et propose une esthétique où les formes anguleuses et géométriques sont la norme -- tant dans les dessins que les sculptures.


Naum Gabo, l'un des fondateurs du constructivisme, avec l'une de ses sculptures

Le constructivisme fait son entrée au Japon en 1924. Il y est très présent dans les années 1930, lorsque les dessins animés de Walt Disney, Mickey Mouse en tête, arrivent dans l’empire du soleil levant — dans les cinémas consacrés à la projection d’actualités. Or, le personnage de Mickey Mouse est lui-même constitué de figures géométriques très simples (un ensemble de cercles). Son apparence rejoint l’esthétique constructiviste adoptée par nombre de dessinateurs japonais. Les auteurs de mangas et de bandes dessinées adoptent rapidement l’esthétique des dessins de Disney (en noir et blanc, à l’époque), leurs propres œuvres fourmillant déjà de figures animalières — une tendance remontant au moins au 12e siècle dans l’art japonais. L’origine des grands yeux mouillés des personnages de mangas et des anime, si caractéristiques, c’est dans les yeux des Mickey Mouse, Félix le Chat et Betty Boop qu’il faut les chercher :-) (Ceci dit, les mangakas y ont apporté leur propre touche.)

Voilà pour l’influence de Disney. Mais Eisenstein? Sergueï Eisenstein, l’un des plus grands cinéastes russes de son temps, est aussi l’un de plus grands cinéastes de l’histoire du cinéma. Outre ses films, il a apporté au septième art beaucoup d’écrits théoriques, notamment sur l’art du montage — en un certain sens, c’était un innovateur sur le plan technique au même titre qu’Orson Welles. Les théories d’Eisenstein sur le montage ont eu des impacts dans d’autres domaines — le conférencier nous montrant des exemples de revues soviétiques dont les pages couverture s’ornent de montages photographiques obéissant à ses théories.

Sergueï Eisenstein (1898-1948)

Les écrits d’Eisenstein, portés peut-être par l’avant-garde constructiviste, font leur entrée au Japon en 1931-1932, époque où plus d’une centaine de revues spécialisées sur le cinéma sont disponibles dans ce seul pays. Les idées d’Eisenstein intéressent beaucoup les cinéastes et les artistes japonais. Même après la mise à l’écart des idées marxistes et socialistes par le gouvernement, les théories du vénérable cinéaste russe vont persister. Les dessinateurs de mangas commencent alors à structurer leurs histoires et à les découper en suivant ces théories, engendrant peu à peu les mangas qu’on retrouve aujourd’hui.

Je passe par-dessus les nombreux exemples d’application des théories d’Eisenstein à l’art japonais montré par le conférencier (notamment sur les rouleaux de dessin japonais) pour en arriver à un tournant dans l’histoire du manga et des anime : la Deuxième Guerre mondiale (« Guerre de 15 ans » pour les Japonais, comme nous l’a expliqué le conférencier).

En 1941, le cinéaste Shohei Imamura publie un livre sur le découpage dans les mangas, livre intitulé Théorie cinématographique du manga. Lors de l’entrée en guerre du Japon, Imamura convainc les forces navales de ne pas bannir les dessins animés de Disney. L’armée comprend que les dessins animés, outre leur aspect ludique et rassurant, peuvent constituer un outil de propagande intéressant. Le Japon continue à diffuser les œuvres de Disney et, en 1945, le premier film d’animation japonais de l’Histoire, Momotaro ou le divin soldat de la mer, sort sur les écrans. Il s’agit d’une œuvre constituant plus une « succession de séquences » qu’une véritable histoire linéaire, et une œuvre de propagande qui plus est, pleine de figures animalières évoluant dans des décors réalistes, le tout faisant l’éloge des interventions japonaises en Chine. Mais ce qui est intéressant pour notre propos, c’est que beaucoup de scènes de Momotaro obéissent aux critères esthétiques d’Eisenstein (images « aiguës », plans en contre-plongée, caméra qui se déplace pour participer à l’action plutôt que de se contenter de filmer une action qui se déroule devant elle, etc.).

Une scène de "Momotaro"
D’après les informations glanées ça et là, Momotaro aurait existé sous plusieurs versions, notamment une version plutôt critique envers la guerre et une autre censurée par l’armée (point à vérifier). Fait intéressant, on a découvert récemment qu’Osamu Tezuka, qu’on présente souvent comme le fondateur (exclusif) du manga, a vu ce film dans sa jeunesse et en a été ébranlé. Si Tezuka a effectivement été un acteur majeur dans l’avènement du manga contemporain, on voit maintenant que son travail s’enracine dans un protomanga qui existait à l’époque de la Deuxième Guerre mondiale. Protomanga résultant de la rencontre entre l’art japonais, l’esthétique de Disney et les théories de montage d’Eisenstein…

Timbres commémoratifs à l'effigie d'Osamu Tezula

C’est en gros ce que j’ai retenu de la conférence. Me reste plus qu’à contre-vérifier tout ça avec quelques références bien choisies. Quand j’aurai le temps. Après la rédaction de ma thèse :-) (Rédaction qui explique mon silence des cinq dernières semaines… Eh oui, je suis toujours actif, comme vous pouvez le constater :-))

5 commentaires:

Gen a dit…

Ah, finalement ça s'est révélé fort intéressant cette conférence! :) Je regrette un peu de pas y être allée. J'avais peur qu'ils axent vraiment sur la notion des "thèmes" présentée dans le résumé (et avec laquelle j'étais plus ou moins d'accord).

Mais le jeu des influences techniques, ça c'est génial! Le Japon était effectivement bien placé pour recueillir à la fois l'influence des Américains et des Russes! :)

Merci pour ce résumé et bonne rédaction! :)

Philippe-Aubert Côté a dit…

C'était très intéressant en effet -- mais malheureusement la conférence a tellement commencé en retard que j'ai dû quitter un peu avant la fin : c'était long et compliqué pour avoir les radios pour entendre la traduction simultanée et les gens sont arrivées à la dernière minute. Ça a commencé avec 30 minutes de retard et avant que le conférencier puisse faire son exposé, il a fallu écouter les discours d'introduction d'un doyen de Concordia, d'un étudiant et de deux professeurs du département qui ont tous dit à peu près la même chose pour présenter le conférencier... Je crois que c'était de trop!

Mais c'était très instructif :-)

charles-étienne-mayer a dit…

Si je veus m'initier aux mangas, quelle oeuvres me conseillerais-tu?
Je trévers part-contre les bd coloré et le noir et blanc n'est pas de mes amour. Je sais pas si il éxiste des collection en couleurs.

Philippe-Aubert Côté a dit…

Hum... C'est dur de donner des conseils parce que les mangas sont très très très diversifiés : couleur ou noir et blanc, SF, réalistes, fantastique, séries limitées ou interminables... Sans oublier que les mangas sont souvent publiés dans le sens de lecture japonais (de droite à gauche). Je ne connais pas beaucoup de mangas en couleurs. Le mieux serait d'aller dans une boutique spécialisé (Planète BD, Renaud Bray, l'Imaginaire ou autre lieu dépendamment de l'endroit où tu habites) et de demander conseil au libraire. Comme les libraires ont la chance de parcourir les mangas qu'ils reçoivent, ils connaissent toutes les séries et tous les genres disponibles. Ce sont les meilleurs guides en la matière!

charles-étienne-mayer a dit…

Merci