vendredi 29 juin 2012

Le Carré

J’ai réécouté Le Cercle l’autre jour. Vous vous souvenez, le film avec la cassette vidéo maléfique remplie d’images étranges? Quand quelqu’un la regarde, le téléphone sonne et la voix d’une fillette mystérieuse dit « Sept jours ». À partir de ce moment, la personne qui a visionné la cassette vidéo n’a plus que sept jours à vivre… sauf si elle copie la cassette et la montre à quelqu'un d'autre.


(Avant d'en lire davantage, peut-être devriez-vous visionner la fameuse vidéo maléfique en question :-))
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Le lendemain, la voisine gothique de l’étage du dessus, à qui je mentionne avoir visionné ce film la veille, me parle d’un DVD mystérieux qui ferait le même effet. Je lève les yeux au ciel : ça ne se peut pas, des vidéos et des DVD maléfiques, franchement! Ce n’est même pas une légende urbaine, juste un roman d’épouvante japonais adapté une première fois au Japon, puis une seconde fois aux États-Unis.

Le jour suivant, je trouve une enveloppe sur le pas de ma porte, avec un DVD dedans. Comme signature, deux points, un trait d’union et une parenthèse. Un petit sourire web. La voisine gothique du dessus, bien sûr.

Serait-ce le DVD mystérieux? Avec un sourire aux lèvres, je mets le disque dans mon lecteur et le lance. Ma voisine va sûrement m’interroger sur le contenu du DVD, et si je l’ignore, elle va conclure que je ne l’ai pas visionné par lâcheté, et rire de moi.

Je m’assois devant le téléviseur, et je regarde.

* * *

L’écran est noir d’abord. Puis soudain, un carré apparaît sur un fond noir ­­— pas un carré plein, juste quatre traits rouges et fluctuants, comme de la lumière.

Neige sur l’écran.

Image en noir et blanc. Une table avec un isoloir pour voter, tourné vers le spectateur, vide.

Un mur avec un miroir ovale. Dans le miroir, une dame blonde d’un âge respectable épingle un carré de feutre sur le revers de sa blouse.

Le miroir ovale se déplace soudain à gauche. À l’intérieur, quelqu’un recule dans l’ombre et disparaît. Quelqu’un qui me rappelle vaguement un politicien qui a quitté un parti pour former une coalition.

Le miroir ovale revient à droite. À l’intérieur, la femme blonde regarde, mécontente, l’endroit où l’homme a disparu.

Vu en contre-plongée du Parlement de Québec. Au premier plan, les silhouettes de plusieurs pancartes s’agitent, on croit entendre une foule manifester en colère. Derrière les hautes fenêtres du Parlement, on devine la silhouette d’un premier ministre qui regarde la foule  avec indifférence. Ou seulement de haut.

Une image de l’île Notre-Dame. De hautes herbes au premier plan. À l’arrière-plan, une piste de formule un. Debout sur la piste, un pilote bien connu au crâne rasé semble réprimander quelqu’un. Une grosse mouche marche sur son front.

Gros plan sur le coureur de formule un. Il hurle encore. Il semble traiter quelqu’un de fainéant.

Image d’un bûcher de la Saint-Jean Baptiste.

Gros plan d’un bulletin de vote posé à plat sur une table. Un crayon marque un X dans l’un des cercles.

Une multitude de billets de banque grouillent et glissent les uns sur les autres comme s’ils étaient vivants.

Une table avec un verre d’eau posé dessus et une chaise. La chaise s’écarte pour laisser passer un chapelet d’enveloppes brunes attachées les unes aux autres. Les coins libres des enveloppes se tortillent comme des pattes et le curieux scolopendre s’éloigne vers le fond.

Porte d’un bureau de vote. Des moutons et des loups y entrent. Des moutons et des loups en sortent.

Œil d’une caméra de surveillance.

Une boîte pleine de bulletins de vote frétillants.

Encore le bûcher de la Saint-Jean Baptiste.

Encore le mur avec le miroir ovale. Cette fois-ci, la dame aux cheveux blonds se tient devant le miroir, nous montrant son dos. Elle se retourne pour jeter un coup d’œil par-dessus son épaule. Entre ses mains, elle tient deux couvercles de casserole, semblant hésiter sur la manière de bien les frapper.

Image du Parlement de Québec. Personne derrière la fenêtre.

Une chaise à l’envers pivote furieusement sur elle-même. Un ancien policier qui vient de remettre un rapport important sur la corruption y est assis et s’y cramponne, questionné de toute part. Il tient bon.

Intérieur d’une voûte d’archives aux murs tapissés de tablettes, celles-ci croulant sous des piles de rapports gouvernementaux jamais ouverts. Une échelle est appuyée contre les tablettes.

Des manifestants menottés et étendus sur l’asphalte d’une artère montréalaise, alors qu’une foule s’agite en arrière.

La dame aux cheveux blonds, encore. Elle a retiré le carré rouge, mais elle n’hésite pas à plonger dans la mêlée pour se défendre et dire qu’elle ne regrette rien.

Encore la voûte des archives. L’échelle tombe alors que quelqu’un s’enfuit avec l’un des rapports sous le bras pour le couler aux journalistes.

Encore le carré rouge tracé avec quatre lignes.

Une boîte de scrutin au couvercle ouvert. Quelque chose s’agite dans la boîte et semble vouloir en sortir.

Neige. Fin du DVD.

* * *

Je reste un instant immobile devant la télévision, sourcils froncés. Quoi? C’est ça la vidéo maléfique de ma voisine?

Le téléphone sonne.

Angoissé, je réponds.

Une voix d’outre-tombe à l’autre bout me dit : « Aux prochaines élections…

— Je n’appuie pas le Parti Libéral », dis-je.

Silence à l’autre bout du fil, puis la voix reprend : « Excellent, monsieur! Mais pour être sûr, transmettez la vidéo. Ou décrivez-la sur votre blogue : les gens qui vous liront devront aller voter. Sinon...»

L’inconnu à l’autre bout raccroche.

Je reste longtemps immobile, le téléphone en main.

Maintenant, ami lecteur, à toi de jouer.

4 commentaires:

Josée a dit…

J'adore! Humour grinçant sur fond d'horreur.

Philippe-Aubert Côté a dit…

As-tu reçu un coup de téléphone mystérieux après? :-)

Gen a dit…

Excellent! :)

Philippe-Aubert Côté a dit…

Quelqu'un a fait une parodie de Blair witch project avec les images de Pauline Marois. Je me croise les doigts pour qu'un vidéaste avec un peu de moyens lise ce billet de blogue et fabrique la vidéo en question et la répande :-)

Faudra juste auditionner des gens pour faire la voix du téléphone après...