jeudi 4 octobre 2012

Dans la culotte des super-héros...

Pour l’un de mes projets d’écriture, je me renseigne sur les super-héros ces temps-ci — on se distrait comme on peut après sa soutenance de thèse :-). J’accumule les ouvrages, ainsi que les notes, je finis les comics commencés il y a des années et abandonnés, je relis quelques classiques en glissant des fiches entre les pages… Et pour me détendre à travers tout ça (!), j’ai lu La vie sexuelle des super-héros de Marco Mancassola, un roman que j’avais vu en grand format chez Renaud-Bray il y a quelques mois, mais qui vient de sortir en format poche. Le quatrième de couverture, qui propose une sorte de Watchmen avec de « vrais super-héros déjà connus », m’avait intrigué. Alors qu’Alan Moore et Dave Gibbons nous présentaient une galerie originale de super-héros fatigués et à la retraite, victimes d’un mystérieux tueur, Mancassola adopte comme point de départ l’idée qu’en ce début du 21e siècle, Red Richards, Superman, Batman, Mystique et les autres ont pris leur retraite, s’investissant dans la recherche scientifique, le showbiz, la luxure ou la formation des nouveaux super-héros. Mais voilà que Batman reçoit une mystérieuse lettre d’adieu sans signature, avant d’être assassiné lors d’une soirée sexuelle tordue. Puis d’autres missives atterrissent chez Red Richards, puis Mystique… Quelqu’un en veut-il aux anciens super-héros? S’agit-il de l’œuvre d’un groupe terroriste? Pourquoi ces meurtres? L’inspecteur Dennis De Villa cherche à résoudre ces questions, alors que son frère, Bruce, mène sa propre enquête pour le compte de la Presse.

L’intérêt de cette variation sur Watchmen, c’est d’employer des super-héros ou des super-vilains déjà connus (Red Richards des Quatre Fantastiques, Batman, Mystique, Superman…), de nous exposer leurs travers et perversions (surtout sexuelles) et de les confronter à la vieillesse ou des évènements dérangeants — mais le tout de façon sérieuse. Je dois l’admettre, j’ai glissé des fiches à quelques endroits lorsque j’avais repéré une réflexion ou une idée en arrière-plan à laquelle je n’avais pas pensé et qui me semblait susceptible de participer à une histoire de mon cru sur les super-héros. À plusieurs endroits la prose de Mancassola offre quelques bijoux à méditer. Mais en dehors de ça, La vie sexuelle des super-héros a été pour moi un cas intéressant de « j’aurais fait autrement » : arrivé à la fin, quand la solution du mystère est enfin livrée, j’ai trouvé celle-ci très intéressante… pour tout de suite me dire que l’auteur aurait pu l’exploiter d’une manière plus adéquate. Peut-être l’auteur a-t-il focalisé son attention sur ce qui l’interpellait dans son histoire en mettant de côté ce qui l’intéressait moins, et par malheur ce qu’il a mis de côté était ce qui m’intéressait… mais je pense que peu importe ce que l’auteur voulait faire, il y a des choses qu’il ne pouvait mettre de côté. Des choix qu’il ne pouvait se permettre.

Parce qu’à mon sens, le roman de Mancassola souffre de plusieurs mauvais choix. À commencer par la structure du récit : divisé en cinq sections d’inégale longueur, le roman nous raconte pendant 245 pages les déboires amoureux d’un vieux Red Richards, avant de passer aux perversités sexuelles et à l’assassinat de Batman (sur 68 pages), le passé de Bruce De Villa (76 pages), les mésaventures de Mystique (172 pages) et un épilogue avec Superman (33 pages). Au lieu de mêler les aventures de tous ces personnages et de disséminer les événements liés à la série de meurtres, on passe de looooooooooongues pages à voir en profondeur les tourments des super-héros et leurs aventures sexuelles. J’ai vite sombré dans l’impatience après la dixième description de relations charnelles entre Red Richards (l’homme caoutchouc) et une apprentie astronaute. Les flash backs sur le passé de Bruce De Villa m’ont endormi — ce personnage m’a paru d’une insignifiance totale, pourquoi nous attarder sur lui alors que les super-héros sont plus intéressants? L’histoire des meurtres ne devient qu’une sous-intrigue insignifiante en arrière-plan, que l’auteur nous rappelle de temps en temps comme s’il accomplissait une corvée. Ce faisant, on sombre dans l’incohérence : si les anciens super-héros étaient visés par un complot meurtrier, ils réagiraient beaucoup plus que ce qu’on voit dans ce roman, la Police serait plus inquiète et même la Défense serait dans le coup…

Je n’ai pas embarqué dans les tourments des super-héros, et ce n’est pas que j’étais offusqué de voir les perversions sexuelles de Batman — je ne suis pas un geek aveugle pour qui les héros sont intouchables, bien au contraire! —, mais parce que je ne connectais pas avec les personnages. La faute en incombe peut-être aux choix narratifs de Mancassola. Celui-ci a en effet opté pour une narration omnisciente très lourde, où les choses sont *dites* plutôt que *montrées*. Au lieu de mettre en action les personnages, de nous faire comprendre leur psychologie à travers les événements qui leur arrivent et leurs actions, on préfère nous résumer celle-ci au moyen de lourds paragraphes explicatifs qui m’ont ennuyé. Souvent, plusieurs semaines d’évènement étaient expédiées en quelques lignes. La partie avec Red Richards m’a été extrêmement pénible : 245 pages de longs tourments amoureux, avec à deux ou trois endroits le rappel qu’il y a une intrigue policière, une série de meurtres à résoudre. Parfois, on aurait dit que l’auteur lui-même trouvait son récit ennuyeux, et s’empressait, via le narrateur omniscient, de nous annoncer « qu’un événement troublant » allait arriver, ou de recourir aux rêves pour nous faire croire que soudain, il arrive quelque chose — je pense à un rêve éveillé où Red Richards se croit victime d’une bombe. Le lecteur se dit « Enfin il arrive quelque chose! », pour découvrir qu’il ne s’agit que d’un cauchemar fait par Richards à bord d’un avion. Avis à tous les aspirants-écrivains : quand vous pimentez votre intrigue avec des séquences oniriques pour créer du suspense, il y a un problème quelque part…

Mais plus que le contenant, le contenu m’a fait décrocher. Je n’ai pas cru au monde dépeint dans ce roman. En effet, si parfois les super-héros parlent de leurs collègues, ils n’évoquent pas leurs ennemis, les affaires célèbres auxquelles ils ont travaillé, on n’a pas l’impression que le monde a été marqué par leur présence, on n’a pas l’impression que le commun des mortels sait qu’il y a encore des super-héros. On le dit à certains endroits, mais on ne le *sent* pas (encore le « dire » versus le « montrer »…). J’ai décroché sur deux plans : 1) je n’ai pas cru que le monde présenté dans ce roman avait été marqué par l’existence des super-héros, et 2) on ne peut pas employer des super-héros déjà connus sans évoquer la mythologie qui les entoure. Comment parler de Superman sans parler de Lex Luthor? Comment mentionner Thor sans évoquer les exploits des Avengers et du SHIELD, ou l’existence des dieux? Comment parler de Mystique sans constamment rappeler les X-Men ou même montrer ceux-ci? J’ai l’impression que Mancassola a voulu faire le moins de liens possibles entre son roman et les méta-univers Marvel et DC. Peut-être a-t-il agi volontairement pour se concentrer sur les déboires amoureux et les perversions sexuelles de ses personnages. Seulement, on ne *peut pas* mettre tant d’éléments de ce genre de côté sans faire décrocher le lecteur. Si on lit ce genre de roman, c’est parce que les super-héros nous intéressent, parce qu’on s’y connaît au moins un peu. Si l’auteur ne respecte pas un minimum la mythologie établie autour des super-héros déjà connus qu’il utilise, il va seulement déranger ses lecteurs. Et faire décrocher ceux-ci.

Mais bon, sans doute me dira-t-on, si je me fie à une certaine presse, que l’auteur voulait se livrer à quelconque réflexion satirico-philosophique sur les États-Unis dans le monde, ou autres. Je dirais à cela que Watchmen offrait le même genre de réflexion tout en étant palpitant — ce n’est pas un roman, certes, mais je crois qu’on peut faire un roman qui nourrit la réflexion tout en étant palpitant, crédible et cohérent (parce qu'en refermant le roman de Mancassola, les incohérences au sein de l'intrigue ont commencé à surgir dans mon esprit).

Bref. De bonnes idées, une bonne énigme policière, mais qui aurait gagné à être racontée d’une autre façon et avec plus de rigueur. Même si on veut rédiger une oeuvre à message philosophique ou avec plusieurs niveaux de lecture, il y a des choses qu'on ne peut pas faire, à mon sens.

2 commentaires:

Gen a dit…

Auteur Italien, traduit par nos cousins Français. Tu attendais des débordements d'action? :p

À date, je sais pas pourquoi, mais les deux peuples me semblent souffrir d'obésité de l'omniscientisme narratif! :p

Philippe-Aubert Côté a dit…

Obésité de l'omniscientisme, j'adore l'expression :-) Parce que ce roman est vraiment obèse, oui :-p

En fait, je m'attendais à ce que ce soit poussif mais "poussif équilibré", comme Watchmen. Watchmen est assez lent (quand on y regarde attentivement, il n'y a que quelques scènes d'action ici et là et on prend le temps de creuser les flash back -- on est dans la BD, pas l'écrit, certes, mais bon. Mais dans Watchmen ça marche, on connecte avec les personnages et il y a un suspense toujours maintenu.

Dans le bouquin de Mancassola, une certaine lenteur aurait été acceptable si le reste l'était. Mais comme le reste n'est pas acceptable...

En fouillant sur le web hier, je suis tombé sur la page couverture d'origine, rien à voir avec la couverture du grand format sorti ici qui fait très SF : lors de sa parution, le roman est paru dans la collection blanche de Gallimard avec le titre en forme d'arche. Si j'avais vu cette couverture, je me serais méfié tout de suite.

Anyway, ma lecture m'a donné une ou deux idées que je garde pour moi :-)