mercredi 31 octobre 2012

Différents visages d'une métamorphose

L’étrange cas du Dr Jekyll et de M. Hyde est un grand classique de la littérature, et c’est aussi l’un de mes grands classiques : lu en troisième ou quatrième années du primaire, alors qu’on avait droit à des cours de catéchèse, le roman de Stevenson était extrêmement révolutionnaire pour un jeune esprit. Imaginez : alors qu’on m'enseignait qu'il y avait des bons et des méchants, et alors que je baignais dans des dessins animés manichéens, voilà que je tombais sur un livre qui explique (très bien) que les humains ne sont pas bons ou mauvais mais bons ET mauvais… Waouh! Que de subversion! Et surtout : quelle belle leçon d’éthique! On ne s’étonnera pas qu’au sein de ma DVD thèque il y ait une collection de films consacrées au bon docteur et à son double maléfique.

Pour l’halloween, une excentricité de ma part n’étant pas coutume, je me suis proposé de faire un petit tour des différentes manières dont la transformation de Jekyll en Hyde et vice-versa est envisagée au cinéma -- vidéos youtube inclues!

1) D'abord, l'original (1886)

Contrairement à la plupart des adaptations cinématographiques, le roman de Stevenson ne révèle qu'à la fin le lien entre Jekyll et Hyde; d’abord lors du récit du Dr Lanyon (qui nous fournit une description extérieure de la fameuse transformation) et ensuite par la confession du Dr Jekyll (qui nous fournit une description intérieure de la même transformation). Voici la transformation de Hyde en Jekyll décrite par le Dr Lanyon (extraits de Stevenson, R.L., L’étrange cas du Dr Jekyll et de M. Hyde, Folio Junior, traduction de Charles-Albert Reichen — traduction enjolivée pour un public jeunesse, mais très agréable à lire) :

« Il [i.e. Hyde] porta le verre à ses lèvres et en vida le contenu en une seule gorgée. Un cri suivit; l’homme chancela sur ses jambes, fit quelques gestes désordonnées, puis s’agrippa à la table où il se cramponna fermement. Il avait les yeux injectés de sang et sa bouche, ouverte haletait d’une façon horrible. Comme je le regardais, je crus voir un changement se produire. Il sembla graindir, grossir et, sur son visage devenu subitement noir, je vis les traits se fondre et s’altérer. Le moment d’après, j’avais bondi sur mes pieds et reculais contre le mur, levant le bras pour me protéger de ce prodige, l’esprit submergé par la terreur.

— Seigneur Dieu! m’écriai-je, Seigneur Dieu, est-ce possible?

Là, devant mes yeux, pâle et frissonnant, à demi évanoui et tâtonnant devant lui comme un Lazare sortant du sépulcre se tenait… le Dr Henry Jekyll! » (p. 102-104)

Plus loin, voici comment Jekyll raconte lui-même le processus :

« Très tard, par une nuit maudite, je mélangeai les éléments, assistai à leur ébullition dans le verre; puis, quand toute fumée eut disparu, je pris mon courage à deux mains et, d’un seul coup, avalai la mixture.

Suivirent les douleurs les plus effroyables. Je sentis mes os se désagréger; je fus pris de terribles vomissements, en même temps que j’éprouvais une angoisse dont l’intensité égale certainement celle qui préside à notre naissance ou à notre mort. Peu à peu, ces affres commencèrent à disparaître et je revins à moi avec l’impression que l’on éprouve au sortir d’un grave évanouissement. Il y avait quelque chose d’étrange dans mes sensations, quelque chose d’ineffablement neuf et, en raison de sa nouveauté même, d’une douceur incroyable. Je me sentais plus jeune, plus léger, plus leste. Intérieurement, j’avais conscience d’une capiteuse insouciance, d’un courant d’images sensuelles désordonnées qui me trottaient par l’imagination comme un carrousel endiablé, un affranchissement de tout sens du devoir, une liberté inouïe, mais non point innocente de l’âme. Je me reconnus, dès les débuts même de cette nouvelle vie, dix fois plus pervers, dix fois plus méchant, dix fois plus esclave du péché origine; et cette pensée, en ce moment-là, me réconforta et m’enivra comme un vin généreux. » (p. 109-111)

Il faudrait vérifier, mais je constate que Stevenson jette ainsi les bases des transformations classiques dans les histoires d’épouvante (notamment le détail de l’ossature qui se brise pour se reconstituer, comme dans plusieurs films de loups-garous). Détail curieux aussi le fait que Hyde devienne subitement « noir » avant de laisser la place à Jekyll. Enfin, alors qu’on pourrait s’attendre à ce qu’au cours de la métamorphose la masse du sujet reste constante (dixit les lois de la thermodynamique), on constate que Jekyll et Hyde n’ont pas la même grandeur et pas la même masse. Toutefois, volontairement ou non, Stevenson contourne habilement ce paradoxe : quand le Dr Jekyll explique ses recherches, il affirme que le corps n’est qu’une émanation des pouvoirs de l’âme; on peut donc imaginer, dans le cadre de la science « fictive » présentée dans ce roman, que les changements de forme de cette émanation constitue un phénomène assez radical pour provoquer, en apparence, une diminution ou une augmentation de la masse.

À partir de là, comment le cinéma a envisagé la transformation de Jekyll en Hyde et vice-versa?

2) Dr Jekyll et Mr Hyde (1920)


Avec John Barrymore (arrière-grand-père de Drew) dans le double-rôle. Cette transformation est restée célèbre parce que Barrymore avait la réputation de se passer de maquillage pour incarner M. Hyde, changeant seulement l'expression de son visage pour ce faire. Cependant, Rick Baker a toujours contesté cette affirmation, ayant relevé des signes évidents de maquillage suite à une analyse minutieuse des images.

3) Dr Jekyll et M. Hyde (1931)


Première adaptation parlante, mais à une époque où il était impossible d'ajouter de la musique en toile de fond. Fredric March, connu pour la suite comme un acteur comique, interprète un Hyde simiesque et jovial, l'idée derrière ce film étant que Hyde représente les instincts réprimés de l'Homme (i.e. l'Homme préhistorique). Cette transformation est remarquable sur trois points : 1) elle est filmée en "caméra subjective", comme si la caméra était située à l'intérieur de la tête du Dr Jekyll ; 2) le Dr Jekyll commence une métamorphose en direct -- lorsqu'on voit des marques apparaître sur son visage. L'effet, bien que simple à réaliser, était assez ingénieux pour l'époque : March, couvert d'un maquillage rouge, était éclairé par une lumière de la même couleur (ce qu'on ne peut deviner vu que le film est en noir et blanc). Au fur et à mesure de la métamorphose, on a progressivement éteinte la lumière rouge pour la remplacer par une lumière blanche, ce qui permet l'apparition des marques qu'on voit sur la vidéo; 3) ici, cette métamorphose "vue de l'intérieur" rejoint assez bien l'approche retenue par Stevenson à la fin du roman.

Fredric March a aussi reçu un oscar pour son interprétation dans ce film.

4) Dr Jekyll et Mr Hyde (1941)



L'une de mes adaptations préférées, avec Spencer Tracy (monumental dans le double-rôle!) et Ingrid Bergman (tout aussi monumentale!). Cette seconde version, sortie dix ans après la précédente et reprenant les mêmes grandes lignes, reprend l'interprétation freudienne du roman de Stevenson : Hyde n'est plus un homme préhistorique, mais l'incarnation des pulsions sexuelles refoulées du bon docteur -- pulsions qui remontent comme des fleurs à la surface d'un étang lors de la métamorphose :-) La séquence est très onirique et aussi... très osée pour l'époque!

On ne voit pas Hyde sur la séquence montrée ici mais c'est l'un des Hyde les plus intéressants du cinéma, tant les différences entre lui et Jekyll sont subtiles, tout en étant suffisantes! Spencer Tracy était un grand acteur qui n'avait pas besoin de beaucoup de maquillage pour nous faire froid dans le dos!

5) Dr Jerry et M. Love (The nutty professor, 1963)


Le chef d'oeuvre de Jerry Lewis, qui inverse le thème stevensonien en nous proposant un "Jekyll" laid et un "Hyde" séduisant et tombeur. Je n'ai malheureusement pas réussi à trouver la scène de la transformation, qui est extrêmement sérieuse et efficace (alors que le film est une comédie!). Mais je vous ai trouvé au moins la trame sonore de Walter Scharf, très inventive, qui mélangeait orchestre classique et instruments plus modernes -- commes la batterie.

J'ai toujours voulu avoir une montre comme celle que possède Jerry Lewis dans ce film -- une montre de gousset ordinaire qui joue de la musique militaire quand on l'ouvre :-) C'est le seul air que je sache jouer au piano...

6) Dr Jekyll and Sister Hyde (1971)



Ah les Anglais! Ce film de la Hammer innove en nous montrant un Dr Jekyll qui se transforme en... Miss Hyde. Je sais, l'idée fait sourire... mais le film est sérieux, très bien pensé et bien fait. J'en veux pour preuve cette séquence de transformation en continu, où Jekyll change de sexe sans qu'il y ait une seule coupure.

Dans cette version, Jekyll ne cherche pas à séparer le bien et le mal présent en chaque humain : la fameuse potion consiste ici en un élixir de longue vie, obtenu à partir de cadavres de femmes. Une autre originalité de Dr Jekyll et Sister Hyde réside aussi dans le fait que ce film croise le roman de Stevenson avec une autre histoire célèbre de celui-ci, celle des "profanateurs de sépultures".

7) Au bord de la folie (Edge of sanity, 1988)


Ce film-ci n'est pas parmi mes préférés : il est... très tordu, très weirdo, très kitsch, et quelque pa rt onne peut s'en étonner, vu qu'il s'agit d'un film figurant dans la carrière tardive d'Anthony Perkins. Mais je le trouve intéressant pour la scène de la transformation, que je n'ai pas retrouvée sur le web (vous avez donc seulement la bande annonce). En effet, dans cette version, Jekyll est transformé en Hyde accidentellement, lorsque des réactifs renversés par un singe entrent en contact avec la drogue anesthésiante qu'il prépare. Le dégagement de vapeur qui en résulte suffit à provoquer la métamorphose. C'est, à ma connaissance, le premier (si ce n'est le seul) film où la drogue de Jekyll fonctionne par inhalation. De plus, le genre d'accident montré dans la film est plausible : tout ceux qui ont travaillé dans un labo de chimie ont, à un moment ou à un autre, été exposé à une vaporisation de solvant qui leur a fait tourner la tête. Je garde un souvenir désagréable de la fois où cela m'est arrivé :-)


Pas mon film préféré, mais j'aime bien le titre :-)

8) Mary Reilly (1996)




L'une de mes versions préférées, magistralement interprétée. Si Mary Reilly n'est pas adapté directement du roman de Stevenson (il s'agit d'un roman de Valérie Martin), le film reprend l'approche choisie à l'origine par ce dernier, soit  de ne révéler le lien entre Jekyll et Hyde qu'à la fin du récit. Cependant, alors que Stevenson construisait son suspense sur le mystère des liens unissant Jekyll et Hyde, Valérie Martin et Stephen Frears créent habilement leur suspense en exploitant le fait que si le lecteur connaît déjà la vérité, ce n'est pas le cas de l'héroïne... La transformation de Hyde en Jekyll montrée à la fin du film est l'une des plus originale jamais vue dans les adaptations de l'oeuvre : au lieu d'une transformation lycanthropique, c'est toujours Jekyll ou Hyde qui donne naissance à l'autre -- soulignant la différence fondamentale entre les deux mais aussi le lien intime qui les unit.

Et pour finir, oui, pourquoi pas un peu de naiser... de fantaisie! La transformation "jewels inclus" de Jekyll and Hyde: together again (1982) et la confrontation entre Bugs Bunny himself et le bon docteur... :-)




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